Cette section s’intéresse aux principales caractéristiques des jeunes qui travaillent et à ce qui distingue les jeunes qui occupent un emploi salarié et ceux qui ont un emploi précaire.

Figure 6.07. Insécurité alimentaire modérée ou sévère selon la situation vis-à-vis de l'emploi et le niveau de revenu du pays

Figure 6.07.   Insécurité alimentaire modérée ou sévère selon la situation vis-à-vis de l'emploi et le niveau de revenu du pays

« Bons » et « mauvais » emplois

Les emplois de qualité doivent servir à transformer la croissance économique en bien-être matériel. Mais, en Afrique, pour la plupart des jeunes qui travaillent, ce lien est rompu. La préoccupation suscitée par l’emploi provient essentiellement d’inquiétudes pour le bien-être matériel des jeunes. Lorsque l’on souhaite que les jeunes Africains aient un emploi, on part du principe qu’il s’agit d’un emploi de qualité qui leur permettra de vivre, de subvenir aux besoins de leur famille et de bâtir un socle stable pour leur développement professionnel. Cependant, lorsque l’on analyse de plus près la plupart des types d’emploi des jeunes, et le chômage en Afrique en général, on s’aperçoit que très rares sont les emplois qui correspondent à cette définition. La pauvreté des travailleurs, l’emploi précaire et le sous-emploi sont monnaie courante pour les jeunes Africains et dans toutes les branches d’activité. Selon les estimations de l’OIT, sur un échantillon de 24 pays africains, 49 % des jeunes qui travaillent vivent avec moins de 1.25 USD par jour et 73 % avec moins de 2 USD par jour. Si l’on se fonde sur l’insécurité alimentaire pour mesurer le bien-être matériel, on obtient des résultats analogues (figure 6.7). Dans 22 pays étudiés, 41 % des jeunes qui travaillent souffrent de pauvreté alimentaire. Dans les PFR, le taux passe à 50 % pour les jeunes qui occupent un emploi précaire, et il est même de 15 % pour la pauvreté alimentaire sévère (individus qui n’ont, à plusieurs reprises, rien eu à manger au cours des douze derniers mois). Il ressort aussi de la figure 6.7 que nombre de jeunes qui travaillent sont plus mal lotis que ceux qui font encore des études ou sont des NEET.

La qualité de l’emploi est étroitement liée à la situation vis-à-vis de l’emploi. Elle est élevée pour l’emploi salarié à temps complet et faible pour l’emploi précaire et le sous-emploi. Un emploi salarié à temps plein est ce qu’il y a de mieux en termes de bien-être matériel, de conditions de travail et de sécurité. Les jeunes qui occupent ce type d’emploi affichent le taux d’insécurité alimentaire le plus faible et le taux de satisfaction de vie le plus élevé. Le travail indépendant et le travail familial, par exemple, sont beaucoup plus précaires et assortis de taux de pauvreté plus élevés et de conditions de travail plus défavorables. C’est pourquoi ils entrent dans la catégorie « emploi précaire ». Les jeunes qui ont un emploi précaire ne bénéficient pas de la protection sociale et des filets de sécurité qui les protègeraient en période de faible demande économique. Ils sont, en outre, souvent incapables d’épargner suffisamment pour subvenir à leurs propres besoins et à ceux de leur famille en cas de difficultés. Le sous-emploi constitue la troisième situation vis-à-vis de l’emploi. Les individus en sous-emploi sont exclus du marché du travail et ne peuvent pas utiliser pleinement leur capacité de travail. Ils occupent un emploi à temps partiel, alors qu’ils voudraient travailler à temps plein, mais ne trouvent pas d’emploi à temps plein. Il est possible que les jeunes mieux lotis passent un certain temps au chômage, et consacrent cette période à chercher un emploi de meilleure qualité à temps plein. La plupart des jeunes en sous-emploi gagnent moins que ceux qui travaillent à temps plein.

Dans la plupart des pays d’Afrique, emploi précaire et travail informel sont étroitement liés. Le travail informel revêt deux formes : l’emploi informel dans le secteur informel (dans des microentreprises et autres entreprises non immatriculées ) et le travail informel dans une entreprise du secteur formel (sans contrat de travail ni protection sociale dans des entreprises employant au moins cinq personnes). Le travail dans le secteur informel est prédominant dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne. Heintz et Valodia (2008) observent que c’est le travail indépendant, sous diverses formes, qui prédomine : il représente les quatre cinquièmes de l’emploi informel au Kenya, au Ghana, au Mali et à Madagascar. L’emploi précaire et l’emploi informel sont donc étroitement liés.

Malgré le lien étroit entre emploi précaire et travail informel, l’informalité doit être considérée indépendamment de la situation vis-à-vis de l’emploi. En effet, certains travailleurs informels indépendants peuvent être assez bien lotis et absolument pas vulnérables. Une petite proportion d’entreprises informelles parviennent à prospérer, affichant une productivité et des taux de croissance élevés. Ces entrepreneurs choisissent délibérément le secteur informel pour éviter de devoir payer des impôts et des taxes, respecter la réglementation, acquitter des cotisations sociales et payer pour des services publics qu’ils jugent de mauvaise qualité (Jütting et Huitfeldt, 2009 ; Perry et al., 2007 ; Maloney, 2004 ; Jütting et al., 2008). Même si l’appartenance au secteur formel et la contribution à la protection sociale doivent généralement être encouragés, les entrepreneurs informels qui réussissent, en particulier parmi les jeunes, peuvent nous enseigner de nombreuses choses sur la création d’emploi pour les jeunes. En revanche, lorsque l’emploi informel dans le secteur formel est une pratique courante, les travailleurs salariés peuvent courir un risque économique élevé et l’emploi salarié ne correspond plus à un emploi de qualité. C’est le cas dans certains pays à revenu intermédiaire : Charmes (2009) observe que, pendant les années 2000, l’emploi rémunéré a représenté 65 % de l’emploi informel en Égypte et 79 % en Afrique du Sud, contre respectivement 50 % et 75% pendant les années 90. De Vreyer et Roubaud (2012) ont abouti à des constats analogues pour les zones urbaines d’Afrique de l’Ouest au début des années 2000, où l’emploi informel représentait 40 % de l’emploi salarié. Dans les PRI et certaines zones urbaines, l’emploi précaire reste donc un bon indicateur de l’emploi de mauvaise qualité, mais il a tendance à sous-estimer l’ampleur des emplois de mauvaise qualité au sein de l’économie.

L’emploi précaire est la forme d’emploi prédominante pour les jeunes dans la plupart des pays africains. Seuls les pays à revenu intermédiaire tranche supérieure affichent un taux d’emploi salarié plus élevé. Selon les données du Sondage mondial de Gallup, en 2010, 75 % des jeunes qui travaillaient avaient un emploi précaire dans les pays à faible revenu, 57 % dans les PRITI et 26 % dans les PRITS. Parmi les pays couverts par l’EPA, le Mali est celui qui présente la part la plus élevée d’emplois précaires pour les jeunes (95 %), tandis que l’Afrique du Sud affiche la plus faible, à 12 % (tableau 6.1 et figure 6.3).

Tableau 6.1. Emploi salarié et emploi précaire chez les jeunes travailleurs africains

       Emploi précaire[1] 
 PaysEmploi salariéTravail indépendantTravail familialAutresTotalTemps plein ou temps partiel choisiSous-emploi
Sondage mondial de Gallup (2009/10) PFR24,743,232,1010049,925,4
 PRITS4343,213,8010035,121,9
 PRITI73,623,33,1010010,316,1
         
EPA (2002-07)Botswana62,87,229,90,110035,7 
 Congo20,155,317,87,510072,5 
 DR Congo 10,149,136,34,210085,4 
 Égypte64,94,131010035,1 
 Éthiopie17,924,158010082,1 
 Ghana13,326,250,410,210075,6 
 Malawi14,918,95610,310074,9 
 Mali5,441,653010094,6 
 Nigeria72,6178,51,910025,5 
 Rwanda27,716,855,5010072,3 
 Sénégal12,341,746010088 
 Afrique du Sud84,87,095,92,110011,8 
 Tanzanie8920,262,810028,5 
 Ouganda1420,963,61,610084,4 

Figure 6.08. L'emploi et ses moteurs

Figure 6.08.   L'emploi et ses moteurs

Le fait de vivre en zone rurale et la faiblesse du niveau d’instruction constituent de bonnes variables explicatives de l’emploi précaire. En moyenne, le jeune travailleur africain vit en zone rurale et travaille dans la ferme familiale. Quelque 79 % des jeunes ruraux occupent un emploi précaire, contre 61 % des jeunes urbains, et 72 % ne sont jamais allés à l’école primaire ou très peu. Quelque 90 % des jeunes travailleurs qui n’ont aucune instruction occupent un emploi précaire. La proportion est de 70 % pour ceux qui ont fait des études secondaires et de 55 % pour ceux qui ont fait au moins un an d’études supérieures .

Encadré 6.2. Travail des enfants et pauvreté des travailleurs

Le travail des enfants reste un phénomène courant qui conditionne la vie des générations à venir. On estime que 60 % des enfants qui travaillent dans le monde sont employés dans l’agriculture, et en particulier sous ses formes les plus dangereuses. Les enfants qui travaillent aujourd’hui risquent de devenir les jeunes sans qualifications de demain. Ils auront du mal à trouver un emploi, à créer leur propre entreprise ou à gérer une exploitation agricole productive. Ils seront moins à même de subvenir aux besoins de leur famille, et risquent de faire travailler leurs propres enfants pour satisfaire aux besoins élémentaires du foyer, ce qui perpétuera le cycle de la pauvreté. Il est fondamental de mettre fin au travail des enfants si l’on veut améliorer les perspectives d’emploi des jeunes. Les enfants ont besoin de temps et d’énergie pour suivre pleinement à une scolarité pertinente et de qualité afin de devenir des jeunes qualifiés, capables de satisfaire aux exigences du marché du travail, ou des entrepreneurs prospères. Ils auront ainsi davantage de chances de gagner un revenu correct car ils seront des jeunes et des adultes productifs. En effet, les gens instruits sont mieux à même et plus susceptibles d’innover, d’adopter des technologies nouvelles et de répartir les ressources avec efficience.

Source : OIT, 2011a, OCDE CAD.

Les principales variables explicatives de la qualité de l’emploi et du niveau de salaire sont l’instruction et le niveau de revenu du pays. L’analyse multidimensionnelle du Sondage mondial de Gallup (annexe 2) et les données de l’EPA (BAfD, 2012) révèlent que la solidité de l’économie d’un pays et le niveau d’instruction de la population déterminent en grande partie si un individu aura un emploi salarié, plutôt qu’un emploi précaire, ainsi que son niveau de salaire. La part de l’emploi salarié augmente avec l’instruction et elle est nettement plus élevée chez les jeunes et les adultes qui sont allés à l’université que chez ceux qui n’ont pas ou peu fréquenté l’école.

La variable explicative la plus puissante concernant l’emploi précaire est le travail dans l’agriculture. Toutes choses étant égales par ailleurs, le fait de ne pas travailler dans l’agriculture influe plus fortement sur la probabilité d’avoir un emploi salarié que le fait d’avoir suivi des études supérieures. Ce résultat souligne le rôle très marginal que l’agriculture commerciale joue dans l’emploi par rapport à l’agriculture traditionnelle, dans la plupart des pays d’Afrique.

Les femmes sont moins susceptibles de travailler que les hommes, mais celles qui travaillent occupent plus souvent un emploi précaire. L’instruction exerce un impact positif plus fort sur les femmes que sur les hommes.

L’emploi des jeunes par secteur d’activité

Pour déterminer le rôle que jouent les jeunes dans l’économie et les solutions qui permettront de les aider le mieux possible, il faut comprendre les types d’emploi qu’ils occupent. Nombre de problèmes et d’obstacles que rencontrent les jeunes sont spécifiques à la nature de leurs emplois. Par exemple, les jeunes qui travaillent dans l’agriculture pourraient être beaucoup plus productifs s’ils connaissaient de meilleures techniques de production ou s’ils avaient accès à des intrants essentiels, tels que des outils ou des engrais. L’amélioration de l’accès au marché est tout aussi importante pour leur permettre de vendre leur production. Or, cet accès est souvent très difficile dans les zones rurales. Dans les zones urbaines, beaucoup de jeunes sont vendeurs de rue ou colporteurs (voir également encadré 6.3). Ils se heurtent à des problèmes très spécifiques, tels que des conditions de crédit restrictives, dont profitent leurs fournisseurs pour empocher l’essentiel des bénéfices, ou des pressions de la part des fonctionnaires qui entendent, eux aussi, s’arroger une part des bénéfices. Si les pouvoirs publics savent les jeunes travaillent, ils pourront les aider efficacement.

En Afrique, les jeunes travaillent généralement sur l’exploitation agricole familiale, mais ils sont également nombreux dans les services ou le commerce ; 13 % possèdent une entreprise. Si les industries manufacturières sont peu répandues dans les PFR, elles tiennent en revanche une place non négligeable dans les PRITS. D’après le Sondage mondial de Gallup, le plus souvent, les jeunes Africains vivent dans une zone rurale et travaillent sur l’exploitation agricole de leur famille. C’est le cas de 38 % d’entre eux dans cette région du monde. Néanmoins, cette moyenne varie nettement en fonction du niveau de revenu du pays : dans les pays à revenu intermédiaire tranche supérieure, seulement 4 % des jeunes travaillent dans l’agriculture, une proportion proche de la moyenne OCDE (2 %) ; 20 % des jeunes Africains travaillent dans les services (travail de bureau, services de transport, services de réparation ou d’installation, notamment) et 13 % dans le commerce, tandis que 13 % déclarent être chefs d’entreprise. La proportion de chefs d’entreprise parmi les jeunes augmente sensiblement avec le niveau de développement économique du pays, ce qui reflète, selon toute probabilité, une amélioration des conditions pour les entrepreneurs. Dans les pays à revenu intermédiaire tranche supérieure, 20 % des jeunes qui travaillent possèdent leur propre entreprise, contre 11 % dans les pays à faible revenu (figure 6.9). En Afrique, le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) et les industries manufacturières n’emploient que 8 % des jeunes, et seulement 5 % dans les pays à faible revenu. Dans les pays à revenu intermédiaire tranche supérieure, 14 % des jeunes travaillent dans ces deux secteurs.

Figure 6.09. Où travaillent les jeunes Africains ?

Figure 6.09.   Où travaillent les jeunes Africains ?

Encadré 6.3. Le commerce de rue en Afrique, un emploi urbain typique

En Afrique subsaharienne, le commerce de rue informel représente une forte proportion des nouveaux emplois urbains. Ce phénomène résulte de plusieurs facteurs, tels que l’urbanisation, les migrations et le développement économique (Skinner, 2008). Les vendeurs de rue ont deux principales préoccupations : leur droit à un emplacement pour leur étal et les tracasseries qu’ils subissent de la part de la police, des autorités municipales ou des commerçants. Les vendeurs de rue se disent également préoccupés par la puissance des grossistes et par les difficultés d’accès au capital. Ils sont souvent contraints d’emprunter aux grossistes à des taux d’intérêt très élevés.

Pour répondre à ces préoccupations, il est fondamental de renforcer les organisations de vendeurs de rue et de les faire participer à l’aménagement urbain. C’est à Dar es Salaam (Tanzanie) et à Durban (Afrique du Sud) que l’on trouve les pratiques les plus exemplaires. Dans ces deux villes, les vendeurs de rue doivent obtenir un permis d’activité. Leurs associations ont établi de bonnes relations avec les autorités municipales et une infrastructure spécifique a été mise en place à leur intention dans les quartiers du centre. Cependant, à ce jour, beaucoup de vendeurs de rue ne sont affiliés à aucune organisation.

Source : Jütting et Huitfeldt, 2009.

Les travailleurs adultes ont davantage de probabilités de faire partie des professions spécialisées ou d’être chefs d’entreprise, ce qui témoigne de conditions d’accès plus difficiles à ces deux catégories professionnelles, ainsi que de la rareté des opportunités pour les jeunes. Les professions spécialisées sont la catégorie qui affiche les meilleurs revenus, le meilleur statut et le meilleur niveau d’études est celle des professions spécialisées. Elle englobe toutes les professions intellectuelles (médecins, avocats, enseignants, comptables, etc.), ainsi que les salariés qui exercent des fonctions de direction dans le secteur privé ou public. En Afrique, 12 % des adultes qui travaillent font partie de cette catégorie, contre seulement 6 % des jeunes. Cet écart reflète en partie les conditions d’accès plus difficiles à cette catégorie : souvent, en effet, il faut avoir fait des études supérieures ou disposer de plusieurs années d’expérience professionnelle. Mais il montre aussi que ces « bons » emplois sont plus rares pour les jeunes que pour les adultes, en raison des compressions d’effectifs dans un secteur public qui recrute de moins en moins. En général, on trouve aussi davantage de chefs d’entreprise parmi les adultes que parmi les jeunes (17 %, contre 13 %). Même si ces entrepreneurs sont en majorité des travailleurs indépendants qui ont une activité informelle et sont peu productifs, la proportion plus grande d’adultes est le signe d’obstacles au niveau de l’accès à cette catégorie. Ces obstacles sont notamment le capital requis et la nécessité de bien connaître le monde des affaires et d’avoir certaines compétences ainsi qu’un réseau de contacts qui ne s’acquièrent généralement que grâce à l’expérience professionnelle.

Figure 6.10. Répartition des jeunes et des adultes par secteur d’activité

Figure 6.10.   Répartition des jeunes et des adultes par secteur d’activité

Haut