Comme l’ont montré les éditions successives des Perspectives économiques en Afrique, ce continent affiche depuis une dizaine d’années une croissance supérieure au taux mondial. Cependant, une forte croissance ne suffit pas à garantir un emploi productif à tous. De vastes pans de la population, en particulier les jeunes, peuvent se retrouver laissés-pour-compte et frustrés. En l’absence de processus politique qui leur permette de s’exprimer et d’influer sur l’action publique, c’est l’instabilité qui menace, comme ce fut le cas l’an dernier dans plusieurs pays d’Afrique du Nord. Le moment est venu de réorienter l’agenda des pays africains vers une stratégie de croissance inclusive, créatrice d’emplois et durable, dont l’objectif premier est de répondre aux besoins spécifiques des jeunes.

L’Afrique enregistre une croissance économique rapide. Entre 2001 et 2010, six des dix économies enregistrant le rythme de croissance le plus rapide se trouvaient en Afrique subsaharienne. L’Afrique a bien résisté à la crise financière de 2008 : nombre d’économies ont déjà renoué avec leur moyenne de croissance d’avant la crise. Si l’on suppose que les turbulences actuelles sur les marchés des pays développés n’auront pas de conséquences majeures pour l’Afrique, les perspectives de la prochaine décennie semblent tout aussi prometteuses. Selon les estimations de ce rapport, la croissance du produit intérieur brut (PIB) s’est établie à 5,5 % pour 2011, en hausse par rapport aux 4,5 % de 2010 (Chapitre 1).

Avec près de 200 millions d’habitants âgés de 15 à 24 ans, l’Afrique possède la population la plus jeune du monde, et celle-ci s’accroît à vive allure. Le nombre de jeunes en Afrique aura doublé d’ici 2045. De 2000 à 2008, la population en âge de travailler (15-64 ans) est passée de 443 millions à 550 millions, soit une hausse de 25 %. Sur une année, cela équivaut aussi à une augmentation de 13 millions, soit 2,7 % (Banque mondiale, 2011a). Si cette tendance se poursuit, la main-d’œuvre du continent sera d’un milliard de personnes en 2040. Ce sera la plus nombreuse au monde, dépassant celle de la Chine et de l’Inde (McKinsey, 2010).

Les jeunes sont non seulement de plus en plus nombreux en Afrique, mais leur niveau d’instruction progresse également. D’après les tendances actuelles, en 2030, 59 % des 20-24 ans auront reçu un enseignement secondaire, contre 42 % actuellement. On aura donc, pour cette tranche d’âge, 137 millions de jeunes diplômés du secondaire et 12 millions du tertiaire (figure 6.1). Même si de graves problèmes de qualité demeurent, si l’on arrive à juguler les talents de ce réservoir de capital humain en pleine croissance et à les orienter vers les secteurs productifs de l’économie, cette tendance créera des opportunités uniques pour le développement économique et social. Toutefois, si l’Afrique ne parvient pas à créer des opportunités économiques et d’emploi suffisantes pour offrir des conditions de vie décentes à ce pan de la population, cette tendance peut aussi induire un risque non négligeable et menacer la cohésion sociale et la stabilité politique.

Figure 6.01. En Afrique, la proportion de jeunes ayant fait des études s’accroît rapidement (cohortes de 20-24 ans selon le niveau d'instruction, 2000-30)

Figure 6.01.   En Afrique, la proportion de jeunes ayant fait des études s’accroît rapidement (cohortes de 20-24 ans selon le niveau d'instruction, 2000-30)

Même si de nombreux emplois ont été créés, ils ne sont pas suffisants pour répondre à la demande des jeunes en recherche d’emploi. Selon les estimations de l’Organisation internationale du Travail (OIT), de 2000 à 2008, quelque 73 millions d’emplois ont été créés en Afrique, mais seulement 16 millions pour les 15-24 ans. En conséquence, de nombreux jeunes Africains se retrouvent sans emploi ou, plus fréquemment, en sous-emploi dans le secteur informel, où la productivité et la rémunération sont faibles. Quelque 60 % des chômeurs africains sont des jeunes et, dans la plupart des pays africains, le taux de chômage des jeunes est deux fois plus élevé que celui des adultes. Le problème est particulièrement aigu dans les pays à revenu intermédiaire (PRI). En 2009, en Afrique du Nord, le chômage des jeunes ressortait à 23.4 % et le ratio du chômage des jeunes par rapport à celui des adultes à 3,8 selon les estimations. En Afrique du Sud, le chômage des jeunes s’établissait à 48 % et le ratio du chômage des jeunes par rapport à celui des adultes à 2,5. En proportion, les jeunes sont nettement plus nombreux que les adultes à travailler dans le secteur informel.

Le coût de l’inadéquation de l’emploi est élevé. La pauvreté en est la conséquence la plus manifeste. En moyenne, 72 % des jeunes Africains vivent avec moins de 2 dollars (USD) par jour. L’incidence de la pauvreté chez les jeunes au Nigeria, en Éthiopie, en Ouganda, en Zambie et au Burundi dépasse les 80 % (Banque mondiale, 2009). Les taux de pauvreté les plus élevés s’observent chez les jeunes femmes et les jeunes vivant en zone rurale. Mais ce n’est pas là le seul coût. Les premières années passées sur le marché du travail, les compétences développées et l’expérience accumulée sont déterminantes pour le développement professionnel futur des jeunes. De longues périodes d’inactivité ou de sous-emploi dans le secteur informel peuvent grever à jamais le potentiel productif et, partant, les opportunités d’emploi (Guarcello et al., 2007). Pour les rares individus qui parviennent à obtenir un emploi dans le secteur formel, où les salaires augmentent, la période d’inactivité initiale peut avoir des effets délétères significatifs sur les revenus acquis tout au long de leur vie (OCDE, 2010). Dans les États fragiles, l’absence d’emploi adéquat figure parmi les principaux risques qui menacent la stabilité (encadré 6.1).

Encadré 6.1. L’emploi et le chômage des jeunes dans les États fragiles

Pourquoi le chômage des jeunes constitue-t-il un problème critique dans les États fragiles ? Si les instruments politiques non violents ne sont pas adaptés ou pas réactifs, les jeunes risquent d’exprimer leurs griefs avec violence (USAID, 2006). Ces griefs concernent le chômage et ses répercussions sur le revenu et la cohésion sociale. Parmi les jeunes qui rejoignent un mouvement d’insurgés, un sur deux déclare que le chômage constitue sa principale motivation (Banque mondiale, 2011b). Ainsi, le Liberia a connu deux guerres civiles depuis 1989, alimentées par un mélange explosif de divisions ethniques, d’élites prédatrices, de corruption et de course aux profits issus des ressources naturelles. Mais aujourd’hui, c’est le chômage qui est considéré comme le principal risque pour la stabilité de ce pays (International Crisis Group, 2011). Et, lorsqu’un conflit fait rage dans un pays, le taux de croissance annuel des pays voisins se retrouve amputé de 0,5 point de pourcentage (Collier et al., 2003). Le conflit peut générer une population de réfugiés, perturber les échanges commerciaux, provoquer une course à l’armement, procurer un refuge aux insurgés et devenir lui-même le théâtre d’une nouvelle guerre.

Source : Réseau international sur les situations de conflit et de fragilité (Incaf), Direction de la coopération pour le développement de l’OCDE.

S’ils ne modernisent pas rapidement leur économie, les pays africains risquent de gaspiller l’immense potentiel qu’offre leur population jeune. Malik et Awadallah (2011) soulignent l’« échec singulier » du monde arabe à mettre sur pied un secteur privé qui soit indépendant, compétitif et intégré aux marchés mondiaux. Même si l’on ne peut pas porter un jugement aussi sévère sur tous les pays d’Afrique, ces auteurs soulignent un point qui vaut pour tous : avec la forte croissance démographique de l’Afrique et la compression nécessaire du secteur public dans de nombreux pays, un secteur privé vigoureux constitue la principale source d’emplois pour les jeunes. Cependant, la présente analyse de 53 pays africains montre qu’une création d’emplois insuffisante constitue de loin le plus grand obstacle auquel sont confrontés les jeunes Africains aujourd’hui.

Pour maximiser l’impact sur l’emploi des jeunes d’une croissance plus vigoureuse du secteur privé et de l’économie, il faut mettre en œuvre des mesures intelligentes reposant sur une bonne compréhension des problèmes que rencontrent les jeunes qui veulent trouver un emploi décent et le conserver. Ce chapitre cherche à décrire la situation des jeunes qui travaillent et de ceux qui sont sans emploi, ainsi que leurs besoins et les obstacles qu’ils rencontrent.

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