Les problèmes structurels transversaux
a. Taxer l’économie informelle
Les éléments probants rassemblés par les notes pays des Perspectives montrent que « l’économie informelle » – travailleurs et entreprises opérant hors du cadre légal ou de l’emprise de l’Administration publique – constitue un obstacle majeur à l’élargissement de l’assiette fiscale et du recouvrement des impôts directs. L’informalité est en effet très répandue dans les pays en développement, et notamment dans ceux d’Afrique subsaharienne (tableau 2). Cela soulève quantité de défis d’un point de vue économique : non seulement l’impôt n’est pas recouvré, mais en plus, les entreprises informelles sont souvent moins productives, et leurs employés ne bénéficient ni des garanties du droit du travail ni de la protection sociale. En résumé, un niveau élevé d’informalité affaiblit la croissance économique et renforce l’exclusion sociale. Le choix d’exercer dans le secteur informel intervient généralement lorsque les coûts de l’emploi légal l’emportent sur les avantages pour les producteurs, employeurs ou employés. Si les coûts d’entrée dans l’économie réglementée sont trop élevés, les individus comme les entreprises sont forcés de rester en dehors du système (Jütting et de Laiglesia, 2009).
Tableau 2 : Part de l'emploi informel dans l'emploi total non-agricole en Afrique (% des pays sélectionnés)
| 1975-79 | 1980-84 | 1985-89 | 1990-94 | 1995-99 | 2000-07 | |
| Afrique du Nord | 47.5 | 47.3 | ||||
| Algérie | 21.8 | 25.6 | 42.7 | 41.3 | ||
| Maroc | 56.9 | 44.8 | 67.1 | |||
| Tunisie | 38.4 | 35 | 39.3 | 47.1 | 35 | |
| Égypte | 58.7 | 37.3 | 55.2 | 45.9 | ||
| Afrique sub-saharienne | 76 | |||||
| Bénin | 92.9 | |||||
| Burkina Faso | 70 | 77 | ||||
| Tchad | 74.2 | 95.2 | ||||
| Guinée | 64.4 | 71.9 | 86.7 | |||
| Kenya | 61.4 | 70.1 | 71.6 | |||
| Mali | 63.1 | 78.6 | 90.4 | 94.1 | 81.8 | |
| Mauritanie | 69.4 | 80 | ||||
| Mozambique | 73.5 | |||||
| Niger | 62.9 | |||||
| Sénégal | 76 | |||||
| Afrique du Sud | 50.6 | |||||
| "Zaïre (Congo | Rép. Dém.)" | 59.6 | ||||
| Zambie | 58.3 |
Source : Jütting et de Laiglesia (2009)
La politique fiscale des pays en développement doit prendre en considération la capacité, les incitations et la segmentation. Là où le secteur informel recouvre plus de la moitié de l’activité économique, la question se pose de savoir comment les gouvernements peuvent conduire leur politique fiscale, tant en termes de taxation que de dépenses. D’une part, l’augmentation du nombre des entreprises dans le secteur formel signifie un accroissement des recettes fiscales et des contributions sociales pour l’État. D’autre part, l’élévation du nombre de personnes couvertes par la sécurité sociale entraîne une inflation de la charge qui pèse sur les pouvoirs publics au fur et à mesure que les employés deviennent éligibles à la couverture sociale, au droit à la retraite, et aux autres prestations offertes, le cas échéant. Par ailleurs, l’augmentation des recettes fiscales provoquée par la formalisation des entreprises peut être inférieure aux attentes. En effet, les structures informelles qui entrent dans le système sont souvent trop petites et trop pauvres pour apporter une contribution significative. Toutefois, les taxes sur les ventes et la TVA peuvent toujours alimenter une augmentation notable du recouvrement, dans la mesure où elles s’appliquent aussi indirectement aux activités informelles (OCDE, 2009b).
Le Ghana a tenté une nouvelle approche du recouvrement. L’Administration fiscale (Internal Revenue Service – IRS) a négocié un arrangement avec le syndicat des transporteurs routiers (Ghana Private Road Transport Union – GPRTU) afin que ce dernier fasse office de percepteur, en vertu d’un dispositif de taxation des groupements identifiés (Identifiable Grouping Taxation – IGT). Simple et facile à administrer, il permet de recouvrer, sur une base hebdomadaire ou quotidienne, des taxes d’un montant faible, et donc abordable, auprès des membres du syndicat, qu’ils travaillent de manière formelle ou informelle. Le GPRTU conserve 2.5 % des sommes perçues, ce qui l’encourage à maximiser le recouvrement. Bien que relativement réussie, cette tentative d’incursion dans le système informel s’est révélée très coûteuse et a favorisé la corruption. Si les recettes fiscales ont augmenté, elles restent inférieures au potentiel (Joshi et Ayee, 2002).
La qualité des politiques et de l’Administration fiscale joue également un rôle déterminant. L’imposition, par une administration inefficace, d’une législation complexe et difficile à respecter encourage fortement les petites entreprises à demeurer informelles. Ainsi, les notes pays révèlent que la bureaucratie et la corruption, en Ouganda et en Zambie, sont identifiées comme des obstacles à l’entrée dans le secteur formel. Au Togo, les sociétés informelles déclarent que la complexité des procédures d’enregistrement les empêche de se formaliser. La figure 17 indique le nombre d’heures annuel que nécessite le paiement de l’impôt. En moyenne, ce chiffre est moins élevé en Afrique qu’en Amérique du Sud, mais plus que dans la région Pacifique, en Asie ou dans les pays membres de l’OCDE. Du côté gauche du graphique figurent les pays où cette durée est exceptionnellement longue. Pour une discussion détaillée sur cette question, voir OCDE (2008a).
b. La capacité de l’Administration fiscale
Toutes les notes pays des Perspectives insistent sur le fait que la limitation de la capacité administrative constitue un obstacle majeur à l’amélioration des politiques fiscales en Afrique. En effet, elle est telle qu’elle limite les options envisageables.
- Par exemple, en théorie, le fait de s’appuyer davantage sur l’impôt sur le revenu et l’exemption de certains articles de consommation de base devrait permettre une meilleure redistribution des ressources. Mais lorsque la capacité administrative est faible, l’IRPP est moins progressif que prévu. Premièrement, seuls les salaires, principalement gagnés au sein de grandes entreprises privées et du secteur public, sont taxés. Deuxièmement, le revenu des ménages n’est généralement pas imposé. Ainsi, le capital, les revenus immobiliers et autres des patrimoines les plus importants du secteur informel échappent à l’Administration fiscale.
- Pour diverses raisons, les exemptions de TVA en Afrique sont souvent considérées comme régressives par les experts (encadré 1). Les stratégies inspirées de pays à forte capacité administrative peuvent se révéler contre-productives. Au Maroc, avant la réforme fiscale de 2005, de généreuses exemptions de TVA avaient affaibli le potentiel de la TVA introduite en 1986.
Encadré 1 : Caractère régressif des exonérations de TVA relatives aux produits de base en Afrique
Paradoxalement, les exonérations « traditionnelles » de TVA sur les produits de base (Chambas, 2005) compromettent les stratégies de lutte contre la pauvreté. On pense d´abord, certes, à l’effet négatif des exonérations sur les recettes fiscales et donc sur le financement des dépenses publiques, mais on néglige généralement un autre effet direct de ces exonérations de TVA.
En économie ouverte, le niveau des prix des biens échangeables découle des prix d’importations CAF (coût, assurance, fret) taxes incluses. En cas d’exonération de la TVA sur les biens de base, les prix de ces biens, notamment des produits alimentaires, sont plus bas que s'ils étaient assujettis à la TVA : du fait de l’exonération, la TVA n’est pas appliquée à la frontière. Cet effet de dépression sur les prix intérieurs concerne non seulement les produits exonérés mais aussi leurs substituts : ainsi, une exonération sur le riz risque d’abaisser le prix versé au producteur local, voire aux producteurs d’autres produits substituables au riz. En effet, la distribution reporte généralement les effets rémanents d´une exonération de la TVA non sur les circuits de commercialisation ou de transformation, mais sur le producteur : il s’ensuit une diminution du prix au producteur.
En conséquence, les exonérations entraînent une baisse des prix des produits de base, le plus souvent des produits alimentaires, et cette baisse profite aux consommateurs, notamment à la population pauvre des villes ; mais cette baisse de prix des produits crée un biais défavorable aux productions agricoles locales. Elle entraîne une diminution des prix à la production et donc des revenus des producteurs locaux, notamment des agriculteurs dont beaucoup sont également pauvres.
Par ailleurs, ce sont les producteurs les plus modernes de produits agricoles qui supportent le plus lourd handicap pour leur compétitivité car les importants intrants auxquels ils recourent sont grevés de TVA. Du fait des exonérations, même s’ils optent pour l’assujettissement à la TVA afin de bénéficier de son mécanisme de retour, les producteurs locaux supportent de manière définitive la TVA sur leurs consommations intermédiaires assujetties à la TVA. Le handicap des rémanences de TVA place les producteurs en situation de protection négative face à des importations qui ne supportent aucune charge de TVA (l’exonération de TVA est appliquée au cordon douanier).
Ainsi, les exonérations de TVA vont à l’encontre de la réduction de la pauvreté des producteurs agricoles les plus pauvres, et elles freinent le développement et la modernisation du secteur agricole.
Source : Jean-François Brun et Gérard Chambas, Centre de recherches et d’études sur le développement international (CERDI).
La grande majorité des pays étudiés dans le cadre des Perspectives estiment que le manque de personnel qualifié est l’obstacle majeur au recouvrement de l’impôt. Les facteurs contraignants encouragent la corruption, comme cela est souligné dans les notes-pays relatives au Cameroun, aux Comores, à la Guinée Bissau et au Nigéria.
Les enquêtes ont montré qu’en dépit d’importants progrès réalisés en matière d’informatisation pour augmenter le recouvrement, il subsiste une marge de progression. L’Afrique du Sud offre un service de déclaration en ligne des charges salariales, et le Botswana, le Cap-Vert et le Cameroun se sont dotés de plateformes électroniques. Ces initiatives doivent s’accompagner de campagnes éducatives pour motiver leur utilisation par les individus et les entreprises. Au Cap-Vert, près de 15 % des entreprises ont utilisé le nouveau système de fiscalité électronique en 2009. L’Algérie, l’Angola, la Côte d’Ivoire et d’autres réfléchissent à des moyens d’introduire les nouvelles technologies dans leur système fiscal.
c. Solliciter l’aide des donneurs
On n’a pas encore déterminé avec précision si l’aide accélérait ou, au contraire, freinait la mobilisation des ressources. En tout état de cause, le fait que la part de l’aide consacrée à son renforcement est très faible est bien établi.
On s’inquiète de plus en plus de voir que la disponibilité de l’aide étrangère dissuade les gouvernements d’augmenter les recettes intérieures. Cela pourrait, à son tour, affecter la qualité de la gestion gouvernementale, en limitant la nécessité de développement de sa capacité et en décourageant les autorités de négocier les impôts avec les citoyens, comme nous l’avons évoqué plus haut. Les administrations sont manifestement sincères dans leur désir d’augmenter leurs recettes, mais la disponibilité de grandes quantités d’aide peut entraîner un relâchement en matière de recouvrement. De plus, il existe un risque de voir les États dépendants de l’aide se détourner, en particulier, de réformes politiquement coûteuses des impôts locaux et fonciers et de l’impôt sur le revenu, alors même que ce sont précisément les domaines susceptibles d’établir les liens les plus forts entre gouvernance et fiscalité. Cependant, en pratique, il est très difficile de tester l’impact de l’aide sur les recettes intérieures, car les facteurs qui déterminent le recouvrement de l’impôt sont particulièrement nombreux. Les scientifiques n’ont toujours pas tranché sur la question (encadré 2). En fin de compte, les pays donneurs constituent une partie intégrante de l’économie politique de la mobilisation des ressources publiques, d’autant plus qu’ils proposent de plus en plus une assistance technique et financière pour augmenter le recouvrement des recettes.
L’APD inclut souvent des composantes conçues pour augmenter le recouvrement des recettes, comme des financements directs en faveur de la réforme fiscale ; une conditionnalité qui requiert une création de revenus intérieurs accrue, ou pour le moins constante ; la nécessité d’un apport de fonds intérieurs en contrepartie des projets d’aide ; et/ou des exigences d’augmentation des dépenses sociales qui, indirectement, génèrent une pression en faveur d’une plus grande mobilisation des recettes. La figure 18 montre que la gestion financière du secteur public a représenté 2 % de l’aide dépensée en faveur de la coopération technique en Afrique en 2008. Dans la mesure où l’Administration fiscale est un sous-ensemble de la coopération technique en faveur de la gestion financière du secteur public, l’aide des donneurs pour la mise en place d’Administrations fiscales africaines est inférieure à 2 %. Les notes pays des Perspectives confirment qu’il est possible d’augmenter considérablement l’aide dans ce domaine. La question de la taxation par les gouvernements récipiendaires des biens et services financés par l’aide est abordée dans la section suivante.
Encadré 2 : L’aide rend-elle vraiment service ? État des lieux du débat scientifique.
L’intérêt renouvelé pour la mobilisation des ressources en Afrique intervient à un moment où l’efficacité de l’aide étrangère sur le continent est de nouveau remise en question (par ex. Moyo, 2008). À l’argument de l’« épuisement de l’aide », ses partisans répondent qu’en termes de développement, les retours de l’investissement financé par l’aide peuvent être énormes. Ils font valoir qu’un « Big Push » en matière d’aide est nécessaire pour transformer un cercle vicieux de pauvreté et de sous-développement en un cercle vertueux de réduction de la pauvreté et de prospérité économique partagée. Cette stratégie, popularisée pour la première fois dans les années 50 et 60 (Easterly, 2005, Guillaumont et Guillaumont-Jeanneney, 2006), est désormais soutenue par les Nations unies, sous l’impulsion de l’universitaire Jeffrey Sachs. L’aide considérée comme une « subvention » procure une assistance financière temporaire pour encourager la perception de recettes sur le long terme, l’investissement dans le capital physique et humain, et l’établissement d’institutions étatiques tournées vers le développement (Brautigam et Knack, 2004). L’aide en tant que subvention a joué ce rôle au botswana, en Corée du Sud et à Taïwan (Brautigam, 2000, Moss et autres, 2006).
Inversement, Ross (2004) avance que, comme les rentes perçues des ressources naturelles, l’aide étrangère nuit aux initiatives en faveur de la bonne gouvernance en Afrique et ailleurs. La théorie dite de la « malédiction des ressources naturelles » soutient que les revenus autres que ceux du travail affaiblissent les initiatives visant à mettre en place des institutions locales et à établir un contrat social avec la population. On suspecte l’aide de décourager, de manière similaire, le recouvrement des recettes, de provoquer une distorsion du processus de prise de décision en matière de dépenses publiques et de nuire au renforcement de la capacité de l’État. Selon cette approche, l’aide n’est pas seulement une béquille qui retarde le développement institutionnel, elle peut potentiellement en réduire les effets (Mosse et autres, 2006). Lorsqu’un gouvernement établit des besoins en matière de dépenses et que les donneurs y répondent par l’appui budgétaire, les contraintes qui pèsent sur le budget sont allégées, ce qui limite la nécessité d’augmenter les recettes. Toujours selon cette théorie, l’aide pourrait conduire à une augmentation des dépenses publiques (Remmer, 2004). Dans la mesure où les dirigeants ont moins besoin d’établir des priorités entre les dépenses d’un budget limité par le recouvrement, cela affaiblit la capacité des gouvernements à identifier les arbitrages budgétaires. De plus, comme le font valoir Heller et Gupta (2002), l’incertitude fiscale qu’entraîne la dépendance vis-à-vis de l’aide extérieure complique considérablement la planification sur le long terme.
Collier (2006), fait cependant valoir que l’aide a « un effet moins néfaste sur la gouvernance que le pétrole si elle est délivrée à des fins biens précises et qu’elle s’accompagne de mécanismes de contrôle, d’expertise et de techniques de gestion susceptibles d’apporter de la valeur ajoutée et de pousser les autorités à rendre compte de leur action ». Par ailleurs, la thèse de la « malédiction des ressources naturelles » appliquée soit aux rentes assurées par les ressources, soit aux flux d’aide, est mal étayée par la littérature scientifique.
Plusieurs des études qui se concentrent plus spécifiquement sur l’impact de l’aide étrangère sur les recettes et l’administration fiscales concluent qu’il est négatif (Remmer, 2004 ; Gupta et autres, 2005 ; Devarajan, Rajumar et Swaroop, 1999 ; Brautigam et Knack, ibid. ; Knack, 2009). Gupta (2007) estime que l’impact est négligeable, ou même positif sur les recettes fiscales. Les études de Brun et autres (2007) et Cottet (2006) ne se prononcent pas sur le fait de savoir si l’aide nuit à la mobilisation des ressources intérieures ou, au contraire, l’encourage. Cela dépend en grande partie du type de flux et des circonstances du pays récipiendaire. Dans leur étude de 2004, Gupta et autres se concentrent sur l’impact de l’aide étrangère sur les recettes, divisant l’aide nette totale en deux catégories : donations et prêts, pour voir si l’impact des donations sur les recettes intérieures diffère de celui des emprunts (bonifiés). Leurs travaux suggèrent que certains États considèrent l’aide comme un substitut gratuit des recettes fiscales. Les emprunts, en revanche, doivent être remboursés, ce qui incite les gouvernements, au minimum, à maintenir les recettes fiscales à leur niveau, si ce n’est à les accroître (Brautigam, ibid.). Finalement, on estime que l’aide fonctionne le mieux dans les États dotés d’institutions publiques de très bonne qualité (Burnside, Craig et Dollar, 2000 ; Brautigam, ibid. ; Banque mondiale, 1998).



