• L’économie tunisienne a connu une certaine reprise en 2012 avec un taux de croissance du PIB de 3.3 %, mais celle-ci reste insuffisante pour répondre aux principaux défis du pays que sont le chômage, notamment des jeunes diplômés, et les disparités régionales.

  • La transition politique tunisienne s’est revélée plus longue que prévue, avec un report des élections et un clivage politique qui s’accentue. Le débat politique prévaut sur la réflexion économique.

  • La Tunisie conserve son potentiel de développement mais les réformes doivent se poursuivre pour renforcer des secteurs à plus haute valeur ajoutée. La modernisation de l'agriculture et le développement des énergies devraient permettre une meilleure utilisation des ressources naturelles. 

Vue d'ensemble

La Tunisie a connu une reprise en 2012, avec une croissance de 3.3 %. Une bonne saison agricole, le relatif redémarrage de l’activité touristique et des investissements directs étrangers (IDE) ainsi que de la production des hydrocarbures et phosphates, quasiment à l’arrêt en 2011, ont contribué à cette performance. En revanche, la crise européenne et la baisse de la demande extérieure ont eu un impact négatif sur les exportations, en particulier pour le textile et les industries mécaniques et électriques (IME). Dans l’ensemble, les activités productives ont bénéficié d’un climat social plus stable qu'en 2011, ainsi que du maintien de la demande intérieure.

Toutefois, l’amélioration de la situation économique dans son ensemble se fait attendre. Le chômage reste élevé et les déficits courants et budgétaires importants, faute de réformes structurelles et d’une solide reprise économique en Europe, principal partenaire économique de la Tunisie. Les plus grands risques concernent les tensions idéologiques, les mouvements sociaux ainsi que les éventuelles politiques populistes qui pourraient être menées en vue des élections, menant à de possibles dérapages budgétaires.

Les incertitudes politiques ralentissent les décisions économiques et fragilisent la reprise amorcée. La situation sécuritaire s’est dégradée, écornant l'image d'un pays réputé tranquille. Les réformes engagées par les autorités de transition, afin d’améliorer la croissance et la gouvernance et de réduire les disparités régionales doivent se poursuivre. Elle devraient s’accompagner d’un climat stabilisé et prévisible à long terme pour restaurer la confiance des investisseurs comme des citoyens.

Le phosphate, principale ressource naturelle, reste un levier important pour confirmer la reprise en 2013. Depuis de nombreuses années, la Tunisie a développé son industrie de transformation du phosphate pour produire de l’acide phosphorique et des fertilisants. Elle est ainsi devenue le deuxième producteur et le premier exportateur de phosphate trisodique (TSP) avec 21.7 % de la production mondiale et 31.2 % des exportations mondiales. Pour développer ses exportations, la société publique Groupe chimique tunisien (GCT) engage des projets de coopération internationale, avec des partenaires indiens (Tunisian Indian Fertilizers – Tifert) et chinois. Les changements structurels amorcés doivent se poursuivre, avec une meilleure utilisation des ressources naturelles.

Figure 1: Taux de croissance du PIB Réel 2013 (N)

Tableau 1 : Indicateurs Macroéconomiques

 2011201220132014
Taux de croissance du PIB réel-1.93.33.44.6
Taux de croissance du PIB réel par habitant-32.23.33.5
Inflation IPC3.55.65.54.5
Balance budgétaire % PIB-3.4-6-5.9-4.8
Balance courante % PIB-7.4-8-7.5-6.7

Développements récents et perspectives

Tableau 2 : PIB par secteur (en pourcentage du PIB)

 20072011
Agriculture, sylviculture et pêche--
Agriculture, chasse, sylviculture et pêche9.49
Construction4.74.4
Electricité, gaz et eau1.31.5
Electricité, eau et assainissement--
Extractions--
Finance, assurance et solidarité sociale--
Finance, immobilier et services aux entreprises15.115.4
Services des administrations publiques--
Produit intérieur brut aux prix de base / au coût des facteurs100100
Industries manufacturières18.317.7
Mines7.17.5
Autres services0.50.5
Administration publique et services personnels--
Administration publique, éducation, santé et travaux sociaux, services communautaires, sociaux et personnels16.217.6
Administration publique, éducation, santé et travaux sociaux, services communautaires, sociaux et personnels--
Services sociaux--
Transports, entreposages et communications1313.1
Transport, communications et information--
Vente en gros et de détail, hôtels et restaurants14.413.3
Vente en gros et de détail, immobilier--

Après une contraction de près de 2 % en 2011, la croissance a légèrement dépassé l’objectif de 3.5 % affiché par les autorités, malgré un environnement national et international encore incertain. Toutefois, ce chiffre s’explique en partie par un rattrapage statistique. Il reste largement insuffisant pour relever le double défi du chômage et des disparités de développement régionales.

La croissance de la valeur ajoutée en 2012 est très différenciée selon les secteurs et présente des évolutions différentes des années précédentes.

Comme en 2011, le secteur primaire a bénéficié d’une pluviométrie favorable et d’une bonne saison agricole. La production céréalière a progressé pour la deuxième année consécutive, et marque avec 2.5 millions de tonnes une hausse de 8.7 %. Elle ne couvre cependant que 70 % de la consommation domestique. La production d’olives pour 2012/13 est estimée à 1.15 million de tonnes (l’équivalent de 230 000 tonnes d’huile d’olive), en hausse de 27 % par rapport à 2011/12. Au total, la croissance de la valeur ajoutée du secteur agricole s’élève à 4 % par rapport à 2011, et contribue à près de 9 % du PIB. Les conditions climatiques peu favorables pour la saison en cours devraient affaiblir ces performances en 2013.

Les industries manufacturières ont connu une croissance faible et irrégulière (négative au second trimestre) et leur part dans le PIB s’élève à 17.3 % en 2012. Le textile et les IME, principaux postes d’exportations, affichent des taux de croissance négatifs. Ces filières sont fortement touchées par la baisse de la demande européenne, malgré une légère reprise de leurs exportations sur les derniers mois de l’année. L’activité de raffinage et les industries chimiques (transformation des phosphates) ont connu des évolutions plus positives et contribué aux exportations.

Les manufactures, un secteur vital en termes d’emplois et de recettes en devises, restent pénalisées par une faible valeur ajoutée, une main-d’œuvre peu qualifiée et une trop grande dépendance vis-à-vis du marché européen. Une réforme est nécessaire pour renforcer la compétitivité des entreprises par le biais de l’innovation et d’une stratégie d’amélioration et de diversification de l’offre ainsi que des marchés. La faible croissance dans la zone euro en 2013 risque encore d’affecter la croissance de ce secteur.

Du côté des industries non manufacturières, la reprise a aussi été partielle en 2012. La croissance de la valeur ajoutée ne parvient pas à retrouver son niveau de 2010, malgré une forte progression de la valeur ajoutée des activités des mines et de la production d’énergie (électricité et gaz). La production de phosphates en 2012 devrait ainsi atteindre les 3 millions de tonnes, pour une capacité de 8 millions de tonnes. Néanmoins, la reprise partielle a permis d’augmenter de plus de 25 % la valeur des exportations de la branche phosphates et dérivés. Les arrêts répétés de production, suite à des mouvements sociaux, pourraient faire perdre à la Tunisie des marchés à l’exportation.

Les exportations d’hydrocarbures en 2012 ont augmenté de 22 % grâce au bon niveau des cours mondiaux et au maintien du niveau de production. Le secteur de l’énergie reste le plus attractif pour les IDE. Du coup, la production devrait augmenter, avec un faible niveau de création d’emplois.

Les services marchands, dont la valeur ajoutée a augmenté de plus de 4 % en 2012, représentent près de 45 % du PIB. Moteur de la croissance en 2012, ils sont tirés par le tourisme (transport, hôtellerie et restauration), mais aussi le dynamisme de la demande locale. Après un effondrement des recettes touristiques en 2011, le secteur a connu une certaine reprise en 2012, avec l’augmentation des arrivées aux frontières aussi bien que des dépenses par touriste. 

Les services non marchands (administratifs essentiellement) sont également restés dynamiques et leur contribution au PIB s’élève à 17.5 % en 2012.

Aucune donnée statistique ne permet de mesurer l’essor du secteur informel, constaté aussi bien par les autorités que le secteur privé. Des études sont en cours sur ce volet de l’activité.

La Tunisie gagnerait à poursuivre la diversification de ses marchés, géographiques et sectoriels, afin de limiter sa vulnérabilité aux chocs interne et externe. Le pays reste en effet trop dépendant de ses clients européens et de ses trois principaux postes d’exportation : IME, textile et phosphates.

La consommation, essentiellement privée, est restée un important relai de croissance en 2012. Elle a été artificiellement tirée par la hausse des salaires, des subventions accrues et une politique monétaire très accommodante. Les récentes et mesures annoncées par la Banque centrale de Tunisie (BCT) pour « rationaliser les importations » et limiter les crédits à la consommation pourraient freiner cette tendance. Un impact en découlerait sur la croissance. Pour mémoire, la contribution de la consommation à la formation du PIB était estimée entre 60 et 65 % en moyenne entre 2008 et 2010. Cette proportion devrait être revue à la baisse en 2013, grâce à une reprise des exportations et une croissance plus équilibrée.

L’investissement, aussi bien public que privé, peine à retrouver son niveau d’avant la révolution malgré la politique expansionniste. Les décisions économiques publiques ont été retardées dans un climat encore très incertain. Par ailleurs, les investissements réalisés, principalement dans l’énergie pour les IDE, n’ont pas eu l’effet d’entraînement espéré. Le report en 2013 des investissements prévus en 2012 devrait mécaniquement améliorer ces indicateurs.

Au final, la croissance ne génère pas assez d'emplois, en quantité et en qualité. Le chômage, notamment des diplômés, reste une préoccupation majeure. En moyenne, 60 000 diplômés arrivent chaque année sur le marché du travail. Les secteurs privé et public n’en absorbent que la moitié. Les derniers chiffres de l’Institut national des statistiques (INS) indiquent un taux de chômage de 16.7 % au quatrième trimestre 2012 et une augmentation du chômage des diplômés du supérieur (à 33.2 contre 27 % au deuxième trimestre). Les indicateurs du chômage en Tunisie restent révélateurs des disparités sociales, régionales et par genre. Le taux de chômage des femmes s’élève à 24.2 %, contre 13.9 % pour les hommes.

La reprise de certaines activités vitales pour l’économie tunisienne (tourisme, phosphates) et le retour des flux d’IDE devraient se poursuivre en 2013. Une meilleure prévisibilité économique et politique, la stabilisation en Libye et une amélioration de la situation économique en Europe auront une forte influence sur la croissance. Les nombreuses incertitudes du côté de la demande rendent difficilement prévisible l’atteinte ou non de l’objectif de croissance fixé à 4.5 % par les autorités pour 2013. Du côté de l’offre, en revanche, la reprise des activités n’ayant été que partielle en 2012 après le ralentissement, voire la paralysie de certains secteurs en 2011, une marge de progression importante existe, surtout dans la production de phosphates.

Politiques macroéconomiques

Politique budgétaire

Depuis la révolution de janvier 2011, les autorités s’efforcent de répondre à l’urgence des demandes socio-économiques. Elles visent à soutenir la relance à travers une politique budgétaire expansionniste, favorisant à la fois la consommation et l’investissement public. Ce choix, contraint par le ralentissement de l’activité économique, une dégradation de l’environnement international et la persistance des revendications sociales, a creusé le déficit budgétaire. Ce dernier devrait atteindre 6 % du PIB en 2012 contre 3.4 % en 2011. Les prévisions tablent sur un déficit budgétaire de 5.9 % en 2013, pour revenir à 2.5 % en 2017.

Alors que la Loi de finances complémentaire (LFC) 2012 prévoyait une augmentation importante des dépenses d’investissement, leur exécution reste relativement faible et comparable à l’année précédente.  A l’inverse, on constate une hausse importante des dépenses en salaires et subventions. Les subventions ont en effet atteint 11.4 % du PIB en 2012 et devraient rester considérables en 2013 (11.2 % du PIB). Des ajustements au niveau des prix des produits hydrocarbures sont annoncés pour 2013. Une réforme de fond du système de subventions, notamment des carburants, visant un meilleur ciblage est indispensable, même si elle demeure difficile sur le plan politique.

Du côté des recettes, la mobilisation des recettes fiscales a été plus efficace que celle des ressources non fiscales, notamment grâce à la hausse des importations, aux augmentations de salaires et à la reprise de l’activité économique. La vente d’avoirs confisqués en fin d’année a également permis d’augmenter les ressources.

L'année 2012 a été marquée par la volonté des autorités d’augmenter la transparence et la bonne gouvernance, notamment à travers la publication systématique des rapports d’exécution budgétaire mensuelle. En vue d’une répartition plus équitable des ressources financières, le gouvernement a alloué, pour la première fois dans la LFC 2012, le budget du développement économique sur la base des clés d’allocation reposant sur un indice de développement régional.

La gestion des finances publiques locales, au niveau des recettes comme des dépenses, reste inefficace et nécessite des réformes urgentes. De nombreuses enveloppes additionnelles ont dû être allouées à des collectivités locales proches de la faillite. Du coup, la limite maximale de la taxe sur les établissements à caractère industriel, commercial ou professionnel a été supprimée en 2012.

Pour 2013, le budget maintient l’effort de relance. Les dépenses d’investissement atteindront 5.5 milliards de dinars tunisiens (TND), un niveau proche des réalisations de 2012. Les dépenses de fonctionnement devraient être en hausse de près de 15 % par rapport à 2012. Ces dépenses seront relativement équilibrées par un accroissement des recettes fiscales et de l’endettement.

La marge de manœuvre des autorités est désormais réduite et le gouvernement doit contrôler les augmentations de salaires et des subventions afin d’assurer la stabilité à moyen terme et permettre l’accélération des investissements publics.

 

Tableau 3 : Opérations financières de l'état (pourcentage du PIB)

 200920102011201220132014
Recettes totales (avec dons)23.423.425.7252525.3
Recettes fiscales19.92021.120.920.520.4
Recettes pétrolières------
Dons0.30.10.60.20.51
Dépenses totales (et prêts nets) (a)26.124.3293130.930.1
Dépenses courantes17.917.621.123.823.222.5
Sans les intérêts15.915.819.321.321.421.2
Salaires10.710.711.911.411.211.4
Intérêts21.81.82.61.91.3
Solde primaire-0.70.8-1.5-3.5-4-3.5
Solde global-2.7-1-3.4-6-5.9-4.8

Politique monétaire

Pour appuyer la politique de relance, la BCT a poursuivi en 2012 une politique monétaire accommodante. Le déficit structurel de liquidité qui a caractérisé la situation de la trésorerie des banques en 2011 s’est poursuivi en 2012. Il a nécessité une intervention accrue de la BCT sur le marché monétaire, avec des injections importantes de près de 5 milliards TND durant les dix premiers mois de 2012. L’encours des dépôts a augmenté de 10.8 % en 2012 (contre 5.1 % en 2011) alors que les concours à l’économie n’ont progressé que de 8.7 % (contre 13.4 % en 2011).

En moyenne, l'inflation s’élève à 5.6 % au mois de décembre 2012 contre 3.5 % en 2011. Elle s’explique par ces six facteurs : la hausse des prix sur les marchés internationaux de certains produits importés, la dépréciation du dinar, l’augmentation de la masse salariale, l’affaiblissement du contrôle des prix, le dysfonctionnement des réseaux de distribution et la contrebande de certains produits vers les pays limitrophes. La montée des pressions inflationnistes a incité la BCT à resserrer sa politique monétaire et à suivre une stratégie d’intervention neutre. En août 2012, la BCT a durci sa politique monétaire en augmentant de 25 points de base son taux directeur pour le porter à 3.75 %.

Le taux moyen mensuel (TMM) du marché monétaire a atteint 3.98 % en décembre 2012, mais le taux d’intérêt réel demeure négatif. La BCT a donc changé ses interventions sur le marché interbancaire, depuis le début 2012, pour permettre au taux interbancaires d’augmenter. Elle a par ailleurs imposé aux banques, en octobre 2012, la constitution d’une réserve obligatoire fixée à 50 % de l’augmentation de l’encours des crédits à la consommation. L’objectif consiste à réduire les pressions inflationnistes, à encourager la mobilisation des dépôts bancaires et à accroître modérément le volume des crédits.

Après avoir connu une forte hausse de 11 % au 30 juillet 2012, l’indice boursier de référence Tunindex a clôturé 2012 avec une perte d’environ 3 %. La manifestation violente de salafistes le 14 septembre devant l’ambassade des États-Unis et le contexte politique tendu n’ont pas aidé à rassurer les investisseurs.

Depuis avril 2012, la BCT a adopté une gestion plus flexible du taux de change. Elle calcule un taux de référence sur la base du taux de change moyen sur le marché interbancaire, au lieu d'un panier de devises fixe. Selon le Fonds monétaire international (FMI), le taux de change est globalement en ligne avec les fondamentaux à moyen terme.

Coopération économique, intégration régionale et commerce

Depuis des années, la Tunisie mène une politique d’ouverture vers ses partenaires économiques traditionnels, notamment l’Union européenne (UE), tout en explorant les opportunités de diversification. Un accord de libre-échange pour les produits industriels avec l’UE est entré en vigueur en 2008. Dans son sillage, des discussions sur un accord de libre-échange complet et approfondi (incluant les services et produits agricoles) ont repris, après s’être enlisées en 2011. Cet accord dépasse les aspects tarifaires pour toucher à plusieurs domaines : l’accès au marché, les mesures sanitaires, la propriété intellectuelle, le droit de la concurrence et la protection de l’investissement.

En raison du faible dynamisme du marché européen, de l’émergence de nouveaux partenaires et d’un nouveau positionnement politique, les autorités tunisiennes encouragent la diversification des partenaires. On assiste notamment à un regain d’intérêt pour l’intégration maghrébine. Un plan global pour dynamiser les échanges a été approuvé par les cinq pays concernés en juin 2012.

Dynamique en 2011, le commerce extérieur a marqué le pas en 2012. Les exportations augmentent beaucoup moins vite (5.8 %) que les importations (13.3 %). Fin octobre, le taux de couverture ne dépassait pas 69.5 % (contre 74.5 % un an plus tôt). Le déficit commercial a augmenté de 35 %, alors qu’il était resté stable entre 2010 et 2011. En cause, la hausse des prix internationaux et la dévaluation du dinar. Malgré une forte prépondérance du commerce avec l’UE, on constate une légère diversification des clients et fournisseurs de la Tunisie. Pas moins de 71.5 % des exportations vont vers l’UE contre 77 % un an plus tôt. Une part de 53.5 % des importations proviennent de l’UE contre 58 % un an plus tôt.

Compte tenu de la reprise de certaines activités, quasiment à l’arrêt (mines et énergie), l'économie tournée vers le marché domestique a été plus performante que les activités d'exportation, contrairement à 2011. Les mesures annoncées par la BCT en septembre 2012 pour « rationaliser les importations », annoncées comme provisoires, peuvent faire craindre une politique commerciale plus restrictive pour limiter l’hémorragie des ressources en devises. Les crédits à la consommation pourraient être freinés et certaines acquisitions publiques prévues en 2012 reportées.

En 2012, les flux d’IDE ont progressé de près de 80 % par rapport à 2011 et de 27.4 % par rapport à 2010, grâce à deux opérations exceptionnelles réalisées au mois de décembre. Ces investissements, cependant, créent moins d’emplois que les années précédentes et les IDE dirigés vers les industries manufacturières progressent peu.

Après un effondrement des recettes touristiques en 2011 (-33 % par rapport à 2010), le secteur a repris en 2012 grâce à l’augmentation des arrivées aux frontières (+22 % par rapport à 2011). Les touristes maghrébins sont plus nombreux, tandis que les touristes européens se font plus rares.

Tableau 4 : Comptes courants (en pourcentage du PIB)

 2004200920102011201220132014
Balance commerciale-7.9-8.5-7.6-10.4-10.1-11.8-13
Exportations de biens (f.o.b.)31.533.137.138.84037.637.1
Importations de biens (f.o.b.)39.441.644.649.250.149.450.1
Services4.85.85.63.42.84.66.3
Revenu des facteurs0.4-0.7-1.7-1.7-1.8-1.5-1.1
Transferts courants0.40.5-1.11.31.11.21.1
Solde des comptes courants-2.4-2.8-4.8-7.4-8-7.5-6.7

Politique de la dette

L’encours de la dette publique s’est maintenu à 44 % du PIB. Une tendance à la hausse est possible jusqu’en 2016 avant de s’inverser. Cette hausse resterait soutenable, sous réserve du maintien d’un taux de croissance suffisant. Toutefois, la fragilité de la conjoncture économique, le risque de dépréciation du dinar et les exigences de la recapitalisation des banques ou de consolidation des caisses ou entreprises publiques pourraient faire peser un risque sur la soutenabilité de la dette. Autant de facteurs qui appellent à une certaine vigilance.

La dette publique est détenue à près 60 % par l’extérieur, en majeure partie par les créanciers multilatéraux et bilatéraux. Elle se trouve pour moins d’un tiers aux mains du marché financier. Près de 50 % de la dette est libellée en euros. Les autorités ont également veillé à obtenir des échelonnements longs pour le remboursement, afin de permettre à la reprise économique de se confirmer.

Pour faire face aux besoins de liquidités et à l’endettement croissant, le budget 2013 prévoit pour la première fois l’émission de sukuk (produit obligataire islamique) pour un montant total d’1 milliard TND. Ces titres seront émis de manière d’abord limitée sur les marchés national et local et leur rémunération sera affectée par les notations du pays.

Les incertitudes politiques et économiques liées à la phase de transition démocratique ont en effet amené la plupart des agences de notation de la dette à maintenir des avis de perspective négative en 2012, voire à les dégrader en catégorie spéculative. Toutefois, la Tunisie conserve un taux d’endettement raisonnable, lui conférant un niveau de crédibilité et de confiance auprès des donneurs multilatéraux et bilatéraux.

L’intérêt porté par le passé au respect des équilibres macroéconomiques a permis de faire face aux différents chocs subis depuis la révolution. Le gouvernement a privilégié le recours aux institutions internationales, plutôt qu’au marché financier international. Il s’est adressé aux banques multilatérales et aux agences bilatérales, en raison de leurs taux favorables. Les autorités ont également utilisé les garanties apportées par des pays tiers (États-Unis et Japon).

Figure 2 : Part de l'encours de la dette extérieure dans le PIB et ratio du service de la dette sur les exportations 2013

Gouvernance économique et politique

Secteur privé

Le secteur privé, qui restait dominé par la famille du président déchu en 2011, bénéficie d’une plus grande ouverture depuis la révolution, notamment à travers le développement de nouveaux secteurs : franchise, microfinance ou private equity. Les gains de cette ouverture se font encore attendre en raison de l’instabilité et de la persistance de la corruption, désormais plus diffuse.

La Tunisie, qui figurait en bonne position dans les classements internationaux concernant le secteur privé, paraît moins attractive pour les investisseurs depuis la révolution. Elle a ainsi reculé de douze places (passant de la 54e à la 66e place) dans le classement Doing Business 2013 de la Banque mondiale pour l’indicateur concernant la création d’entreprise, avec un nombre de procédures supérieur à la moyenne régionale.

En 2012, l'environnement des affaires s’est caractérisé par l’attentisme des opérateurs, faute de visibilité économique et politique. Les investissements étrangers (IDE et portefeuille) ont tardé à retrouver leur niveau de 2010, alors que l’investissement national, traditionnellement faible, est en recul. « La corruption et l'insécurité marquent encore le climat des affaires en Tunisie », selon une enquête réalisée en 2012 par l'Institut tunisien de la compétitivité et des études quantitatives (Itceq).

L’ouverture économique ne semble pas remise en cause par les autorités, mais les opérateurs déplorent certaines décisions. En février 2013, 465 hommes d’affaires restaient en effet interdits de sortie du territoire national suite à la révolution. Et ce, en l’absence d’une décision de justice, ce qui pénalise le commerce et l’investissement. Les opérateurs économiques déplorent également les mesures restrictives concernant les comptes professionnels en devises, dont l’usage est, du moins provisoirement, de plus en plus réglementé.

Le secteur privé tunisien reste profondément dual. Le secteur offshore destiné à l’exportation est essentiellement composé de sous-traitants des entreprises européennes. Le marché local est resté peu ouvert à l’investissement étranger, malgré un programme de privatisations et de concessions. Ce qui pouvait paraître précurseur à l’époque l’est moins aujourd’hui, notamment au niveau régional. L’établissement et le respect de l’état de droit, ainsi qu’un retour à la stabilité politique et sociale seront nécessaires pour que la Tunisie maintienne son attractivité. 

Les réformes engagées devraient restaurer la confiance et installer un climat propice aux investissements, de manière à percevoir enfin les dividendes de la révolution. Un nouveau code d’incitation aux investissements doit être adopté en 2013, consacrant la liberté d’investissement et réduisant la forte disparité entre le secteur tourné vers l'exportation et le secteur tourné vers le marché intérieur. La simplification administrative et la récente création d’un pôle judiciaire spécialisé dans les dossiers économico-financiers devraient améliorer l’environnement des affaires. Et ce, dans un contexte où l’application de la loi s’avère parfois difficile.

Secteur financier

Le système financier est largement dominé par les banques, qui représentent 80 % des actifs. Le secteur financier non bancaire reste très réduit. Le réseau bancaire est relativement dense et la pénétration des services bancaires est plus élevée en Tunisie que dans les autres pays du Maghreb. Les banques locales ont été associées progressivement au financement de l’économie, le volume total du crédit progressant plus rapidement que le PIB. 

Le secteur bancaire tunisien, atomisé et marqué par une forte présence des banques publiques (39 % du total des actifs), souffrait déjà de vulnérabilités structurelles avant la révolution. Parmi ces faiblesses, il faut citer la sous-capitalisation, la défaillance de la supervision bancaire ou une gestion insuffisante du risque. La crise politique en Tunisie et ses retombées économiques n’ont pas épargné les banques du pays. Ces dernières ont été exposées aux risques liés à des secteurs vulnérables tels que le tourisme et l’agriculture, ainsi qu’aux sociétés appartenant à la famille de l’ancien président. Les bénéfices sont réduits et les créances douteuses augmentent, en dépit des souplesses de la BCT. Les banques étatiques sont les plus vulnérables et tout particulièrement la Société tunisienne de banque (STB). Selon la BCT, le taux de prêts non performants (PNP) serait remonté à 20 % du total des crédits en 2012, si l’on ne tient pas compte d’une circulaire de juin 2011 demandant aux banques de ne pas inscrire dans cette catégorie les créances déclarées après la révolution.

Différentes réformes sont d’ores et déjà amorcées, avec l’appui des partenaires techniques et financiers, afin de restructurer le secteur bancaire. En 2012, le gouvernement a décidé de lancer un audit des trois banques publiques et de recapitaliser dans un premier temps deux d’entre elles, la STB et la Banque de l’habitat (BH). Par ailleurs, afin de renforcer la solvabilité et la solidité financière des banques, la BCT a décidé d’augmenter le ratio des fonds propres pondérés des risques des banques.

Selon l’enquête menée par Itceq en 2012, l’accès au crédit demeure l’un des problèmes majeurs du tissu productif, principalement composé de petites et moyennes entreprises (PME), en raison de son coût. Le taux d’intérêt effectif moyen se situe à 6.14 % en juin 2012. En outre, les garanties hypothécaires exigées sont inversement proportionnelles à la taille de l’entreprise. De nombreuses banques demeurent incapables d’offrir des produits de crédit, d’épargne ou d’assurance adaptés aux PME et aux jeunes promoteurs, ou de proposer des produits adaptés aux besoins des grands projets. La période post-révolutionnaire s’est également caractérisée par une plus grande réticence face au risque.

Une nécessaire diversification du secteur financier semble s’amorcer, comme en témoignent les réformes en cours pour l’introduction de la finance islamique, le développement de la microfinance ou des Private Equities.

Le marché boursier contribue faiblement au financement de l’économie. Une soixantaine d’entreprises seulement sont cotées. La capitalisation boursière reste peu élevée, se situant à 20 % du PIB fin décembre 2012. Les autorités ont toutefois évoqué la possibilité d’introduire en bourse plusieurs entreprises publiques opérant dans les secteurs compétitifs et ayant d'importants besoins en financement, afin de financer leurs investissements et de limiter les pressions sur le budget de l'État.

Gestion du secteur public, institutions et réformes

Les institutions publiques, suffisamment solides, ont assuré une continuité malgré les soubresauts de la révolution. L’Administration s’est ouverte au débat et à la consultation avec la société civile et le secteur privé, au risque d’un fort ralentissement du processus de décision. 

La révolution a révélé l’ampleur de la corruption et les gouvernements de transition ont montré une  volonté de changement en lançant une série de réformes, notamment à travers une loi sur l’accès à l’information et la création d’un comité contre les malversations. Un travail est également engagé sur la modernisation des contrôles administratifs et financiers. Toutefois, ces dispositions restent insuffisantes et ne sont pas toujours accompagnées des mesures d’application nécessaires. Les opérateurs économiques et la société civile se plaignent d’une corruption désormais diffuse, donc moins contrôlable. Par ailleurs, en dépit de classements internationaux satisfaisants, on constate une application de la loi plus difficile depuis la révolution, notamment en raison des revendications sociales (occupation de propriétés privées notamment) et de la faible coordination des autorités.

La Tunisie souffre d’un sureffectif dans la fonction publique, d’une productivité des fonctionnaires relativement faible et d’une répartition irrégulière des compétences publiques sur le territoire, accentuant ainsi les disparités régionales. Les effectifs pourraient encore augmenter, bien que les dépenses pèsent lourd sur le budget de l’État.

Le recrutement et les promotions dans la fonction publique se faisaient officiellement sur la base du mérite, mais de nouvelles dispositions favorisent désormais le recrutement sur la base de situations particulières. Ces dernières encouragent provisoirement la discrimination positive au profit des blessés de la révolution ou des anciens prisonniers. Si la fonction publique représente la sécurité et la stabilité, les candidats à plus haut potentiel sont souvent découragés par des salaires moins attractifs que ceux du secteur privé, et des politiques de rémunération pas assez basées sur la performance. Par ailleurs, l’écart entre le plus haut et le plus bas salaire d’une même administration est relativement faible.

Le poids du secteur public reste important dans l’économie tunisienne, et les confiscations par l’État d’actifs liés à l’ancien régime ont accentué cette tendance, bien que de manière provisoire. À titre d’illustration, l’État s’est trouvé actionnaire des trois opérateurs de télécommunications. Le processus de privatisation pourrait conduire à de nombreux appels d’offres en 2013. Pas moins de 115 entreprises devraient être rachetées par la Caisse des dépôts et consignations (CDC), qui prévoit d’élaborer un plan de réhabilitation en partenariat avec des investisseurs.

Gestion des ressources naturelles et environnement

La révolution a impacté négativement les questions environnementales, révélant et amplifiant des problèmes de gouvernance et les difficultés pour les responsables à faire appliquer la loi. On constate la recrudescence de l’exploitation abusive des ressources dans les réserves naturelles. Plusieurs facteurs sont en cause : chasse (par exemple des tortues marines dans la région du Sahel), déforestation, constructions anarchiques dans les sites protégés ou mauvaise gestion des déchets. 

En revanche, une implication nouvelle de la société civile se fait jour, pour revendiquer une meilleure gestion des ressources naturelles et de l’environnement. Les demandes portent en particulier sur une amélioration de la qualité de vie, une diminution des écarts concernant la santé publique entre les régions mais aussi à l’intérieur des villes, à travers l’accès équitable à l’eau potable, l’assainissement et une meilleure gestion de déchets. 

Les populations locales ont contesté l’emplacement des sites prévus pour la transformation du phosphate et des déchets industriels associés. Les phosphates constituent en effet le secteur industriel le plus pollueur en Tunisie et la législation existante sur l’impact environnemental de ces activités n’est pas appliquée.

Le ministère de l’Environnement n’a pas un mandat lui permettant de contribuer de façon efficace aux dossiers environnementaux gérés par les autres ministères. Cette dimension n’est pas suffisamment prise en compte par les institutions concernées par les activités économiques et leur manque d’intégration empêche une plus grande efficacité. De nouvelles réformes devraient également permettre au ministère de gérer les questions régionales : les changements actuels seront peut-être l’occasion d’envisager ces changements institutionnels. Le projet de nouvelle Constitution comprend une instance sur le développement durable et institutionnalise le droit à l’environnement et au développement durable.

Contexte politique

Bien que la transition tunisienne a été citée en exemple, le processus constitutionnel est plus long que prévu.

Plus d’un an après l’élection de l’Assemblée nationale constituante en octobre 2011, les travaux de rédaction de la Constitution ont pris du retard. Alors que le premier semestre 2012 a semblé constituer un temps d’apaisement, les tensions sociales et politiques ont été de plus en plus vives depuis le second semestre, de même que les désaccords apparents entre les partis au pouvoir. Un accord a toutefois été annoncé en octobre 2012 sur la nature du futur régime (mixte), les prochaines élections (envisagées autour du troisième trimestre 2013), et la constitution d’une commission électorale indépendante.

En vue des prochaines échéances, le paysage politique se polarise progressivement : face à Ennahdha, parti au pouvoir d’inspiration islamiste, qui reste fort et organisé, un mouvement se dessine, Nidaa Tounes conduit par Beji Caïd Essebsi, Premier ministre du précédent gouvernement de transition. Les mouvements d’extrême-gauche qui font partie d’un front de gauche et les salafistes participent aux mouvements sociaux et influencent ces deux pôles.

Les décisions attendues ont été retardées par le climat social encore très sensible, l’inexpérience du gouvernement et l’approche des élections, avec un mandat relativement court. La gestion du facteur temps reste pourtant un élément essentiel pour la réussite de la transition.

L'état d'urgence instauré en janvier 2011 a été maintenu toute l’année 2012, reconduit à plusieurs reprises en raison de la recrudescence de troubles. Les violences impliquant des extrémistes religieux, bien que rares, ont pris des dimensions importantes, comme l’attaque de l’ambassade américaine en septembre 2012 et l’assassinat du leader d’opposition Chokri Belaïd en février 2013. L’évolution du contexte régional pourrait également avoir un impact sur la sécurité du pays. 

Les conflits sociaux se multiplient depuis le second semestre 2012, notamment à l'intérieur du pays, engendrant parfois de violents affrontements avec les forces de sécurité. Malgré cette augmentation des violences, les grèves et blocages dans les secteurs productifs ont diminué par rapport à l’année précédente.

L’établissement d’une feuille de route et son respect par l’ensemble des acteurs politiques sera nécessaire pour achever la transition dans de bonnes conditions, rétablir la confiance et relancer l’activité économique.

Contexte social et développement humain

Développement des ressources humaines

Au cours des deux dernières décennies, l’État a consacré chaque année en moyenne 2 % du PIB aux dépenses de santé, et 6.3 % à l’éducation. Cependant, de fortes disparités persistent entre les milieux sociaux, les régions et les genres. De plus, les réformes de l’éducation, pour permettre un accès massif à l’enseignement supérieur, se sont faites au détriment de la qualité de l’enseignement et de la formation des maîtres. Par ailleurs, l’éducation reste centralisée et les centres éducatifs dans les régions défavorisées n’offrent pas une qualité suffisante faute de moyens et d’incitations pour attirer les professeurs compétents.

Le système de formation est actuellement remis en question pour son incapacité à fournir des qualifications adaptées au marché du travail, ce qui conduit à une moindre reconnaissance des diplômes et à un taux de chômage des diplômés élevé. Pour faire face à ce défi, le gouvernement a adopté en 2012 un décret pour la mise en place d’une instance nationale de l’évaluation, de l’assurance-qualité et de l’accréditation de l’enseignement supérieur, dont la création était prévue depuis 2008.

Le secteur public de santé assure encore 66 % des consultations et 90 % des hospitalisations dans les établissements de soins et les hôpitaux universitaires de base. On note pourtant de grandes disparités régionales dans l’accès aux soins. Les zones littorales et urbaines disposent de meilleures infrastructures de santé, des derniers équipements et du personnel le plus qualifié. La qualité dans le secteur public des soins se détériore en raison de l’absence de programme de mise à niveau, des conditions de travail du personnel ainsi que de la faiblesse des contrôles. Près de 50 % des usagers des services publics de santé se déclarent insatisfaits de la qualité du traitement reçu et déplorent le manque de médicaments, la vétusté de l’équipement et le manque de propreté. Dans ce contexte, le gouvernement a adopté en 2012 un décret pour la création d’un organisme indépendant pour l’accréditation des structures et services de santé, qui permettra d’évaluer la qualité des soins et de soutenir la Tunisie dans sa stratégie de développement de l’exportation des services de santé via le tourisme médical.

Grâce à des mesures de contrôle adéquates, les cas de paludisme ont disparu il y a vingt ans. La prévalence de la tuberculose est relativement faible. Le nombre de cas d’infection par le VIH/sida est relativement stable depuis 1990, malgré une légère et constante augmentation depuis 2003.

Le projet de nouvelle Constitution comprend, de manière inédite, un article entier dédié aux droits de l’enfant. En revanche, depuis la révolution, le droit à l’adoption et l’interdiction des châtiments corporels, qui semblaient être des acquis, font à nouveau l’objet de débats.

Réduction de la pauvreté, protection sociale et travail

Le taux de pauvreté en Tunisie a été longtemps sous-estimé. Selon une étude de l’Institut national de la statistique (INS), il s’élèverait à 15.5 % en 2010 (4.6 % pour la pauvreté extrême) contre 23.3 % en 2005 et 32.4 % en 2000. Toutefois cette baisse a peu bénéficié aux régions Centre-Ouest et Sud-Ouest : les écarts interrégionaux s’accentuent alors que les inégalités intrarégionales ont baissé. 

Les programmes de protection sociale sont assez peu ciblés, avec des disparités de couverture selon les régimes, les catégories sociales et les régions. Les systèmes de solidarité traditionnelle tendant à s’amenuiser dans un contexte économique difficile. Le manque de filets sociaux est de plus en plus visible. Les programmes d’action sociale visent à aider d’une manière ponctuelle, plutôt qu’à faire sortir de la pauvreté.

On constate ainsi une transmission familiale de la pauvreté plus importante que par le passé. Alors que le chômage a émergé au premier rang des problèmes sociaux révélés par la révolution, les chômeurs n’étaient pas, jusqu’alors, couverts par des filets sociaux ou mécanismes d’assurance. En réponse à cette carence, le décret 349-2009 fixant les programmes du Fonds national de l’emploi (FNE) a été révisé en 2012 en vue de consolider et d’améliorer l’efficacité des politiques actives de l’emploi et de mettre en place un cadre de suivi et d’évaluation.

Les régimes de pension de retraite sont relativement anciens mais souffrent de difficultés accrues : déficit des caisses (depuis 2010 pour le secteur public, prévu en 2015 pour le secteur privé) et insuffisance des pensions, avec une part d’environ 65 % des retraités du secteur privé qui touchent une pension inférieure au salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig). S’ajoutent aux difficultés le vieillissement de la population, l’importance du chômage et de l’emploi informel ainsi que l’affaiblissement des systèmes de solidarité traditionnels. Malgré les discussions engagées et en dépit de l’urgence du dossier, il sera difficile pour le gouvernement de faire avancer cette réforme à court terme compte tenu de l’impopularité des mesures. 

La Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) mise en place en 2006 afin d’unifier les régimes d'assurance et de prestations sanitaires et d’élargir la couverture aux prestataires privés de soins serait déjà déficitaire.

Alors que les transferts sociaux semblaient constituer un élément essentiel de la politique de développement de la Tunisie, la révolution a révélé une utilisation assez peu équitable des ressources. Depuis, le nombre de bénéficiaires des programmes d’action sociale a augmenté considérablement mais sans amélioration du ciblage. En 2012, un total de 235 000 familles (contre 135 000 avant la révolution) ont bénéficié mensuellement de 100 TND, avec 10 TND par enfant scolarisé jusqu’à trois enfants et d’une carte de santé gratuite. Pas moins de 570 000 familles ont par ailleurs bénéficié d’aides ponctuelles. Le ministère des Affaires sociales a lancé une enquête sur trois ans pour réviser l’éligibilité des familles nécessiteuses. En 2012, une circulaire a été adoptée, pour lancer un système d’information consolidé des programmes de protection sociale et créer un système de vérification et de ciblage pertinent des bénéficiaires. 

La législation sur le travail est relativement avancée et assure des protections importantes aux salariés. En 2012, le pays a effectué des réajustements pour garantir un meilleur traitement des travailleurs. Le Smig et le salaire minimum agricole garanti (Smag) ont été augmentés. Néanmoins, la révolution a mis en lumière de nombreux cas de non application de la législation en vigueur, notamment dans le secteur privé.

Une ouverture à la participation de la société civile au débat national a eu lieu depuis la révolution. Les procédures d’agrément des associations simplifiées ont permis l’enregistrement de 8 320 associations en 2011, soit quatre fois plus qu’en 2010. Des mécanismes d’accès à l’information et d’évaluation des prestations des services publics dans les secteurs sociaux par les citoyens ont été mis en place. Plusieurs initiatives de développement communautaire ont été lancées, avec le soutien des donneurs et d’ONG internationales.  

Égalité hommes-femmes

La femme tunisienne a bénéficié depuis l’indépendance d’un contexte favorable et de la consolidation des droits des femmes, à travers l’intérêt accordé au dispositif institutionnel, l’intégration du genre dans la planification et le recours à la discrimination positive. Ces différentes mesures n’ont pas pour autant permis un ancrage de l’égalité de fait dans la société. Leur maintien semble donc nécessaire à la préservation des acquis.

Les efforts des gouvernements ont abouti à une réduction notable de l’analphabétisme, malgré des disparités persistantes au niveau de l’éducation de base (26.4 % d'analphabétisme chez les filles contre 11.5 % pour les garçons en 2010). Dans les universités, les étudiantes sont majoritaires avec une proportion de 61.6 % en 2012.

En milieu rural, les femmes sont parfois confrontées à un accès insuffisant aux soins de santé spécifiques, gynécologiques notamment. La santé reproductive a toujours fait l’objet de politiques publiques actives, mais un changement dans le discours social incite à la vigilance notamment au sein de populations défavorisées.

En dépit de l’accès à l’éducation, les femmes sont sous-représentées dans le marché du travail : elles ne comptent que pour le quart des 3.2 millions d’actifs, et leur taux de chômage est supérieur à celui des hommes. Elles sont plus nombreuses dans les secteurs marqués par la précarité et le sous-emploi. Par ailleurs, à l’exception de la fonction publique, il existe des différences significatives dans la rémunération. Enfin, la participation des femmes au marché du travail n’est pas continue et décline après l’âge de 30 ans. 

Analyse thématique : Transformation structurelle et ressources naturelles

Depuis les années 60, la part du secteur industriel et des services dans le PIB et dans l’emploi a progressé, au détriment de celle du secteur agricole. Le gouvernement tunisien a reconnu l’importance des exportations pour le développement depuis les années 70, et plus particulièrement pendant le gouvernement de Zine el-Abidine Ben Ali (1987-2011). La Tunisie a adopté une stratégie de croissance qui vise à promouvoir les exportations grâce à des politiques de promotion de l’investissement pour les entreprises domestiques. Des mesures ont aussi été prises pour attirer l’investissement direct étranger et les investissements dans les infrastructures.

Ces politiques, ainsi que les accords commerciaux signés par le pays ont été relativement positives. Elles ont permis le développement du secteur textile, des IME, de l'agroalimentaire et des nouvelles technologies. Sans avoir des ressources minières comparables à celles d’autres pays de la région, la Tunisie a développé ses exportations : rapportées au PIB, elles sont plus importantes que celles du Maroc ou de l’Égypte. Elles sont passées de 42.8 % du PIB entre 1995 et 1999 à 57.5 % entre 2005 et 2009.

La Tunisie n’est pas un pays riche en ressources naturelles à l’exception du phosphate. Le secteur minier, au sein duquel le phosphate est le plus fort contributeur, représente 7.5 % du PIB et 10 % des exportations en 2011. La Compagnie de phosphates de Gafsa (CPG), créée en 1896, dispose dans ses différents sites d’une capacité de production annuelle de 8 millions de tonnes. La production de phosphate varie autour de 7 à 8 millions de tonnes par an entre 2007 et 2010, avec des investissements annuels de 50 à 100 millions TND et un chiffre d’affaires annuel allant de 400 millions à 1.5 milliard TND. La révolution a renversé la tendance à la diminution du nombre des employés. Les effectifs sont passés de 4 898 à 5 573 personnes entre 2010 et 2011, et devaient atteindre 8 050 salariés fin 2012.

Depuis de nombreuses années, la Tunisie développe l’industrie de transformation de phosphate pour produire de l’acide phosphorique et des fertilisants. Le GCT, créé en 1947, a une capacité de production de 6.5 millions de tonnes par an dans ses quatre centres de production (Gabès, Sfax, Skhira et M’dhilla). Concernant l’acide phosphorique et les fertilisants, le groupe a des capacités de production de 1.3 million de tonnes de malonyldialdéhyde (MDA), 1.3 million de tonnes de diammonium phosphate (DAP), 0.9 million de tonnes de phosphate trisodique (TSP), 0.3 million de tonnes d’ammonium nitrate (AN) et 0.1 million de tonnes de dicalcium phosphate (DCP).

La Tunisie est le deuxième producteur et le premier exportateur de TSP avec 21.7 % de la production globale et 31.2 % de parts de marché ; le quatrième producteur et le deuxième exportateur de DAP avec 5.2 % de production globale et 9.6 % de parts de marché ; et le cinquième producteur et le troisième exportateur d’acide phosphorique avec 5.3 % de la production globale et 12.5 % de parts de marché. Pour développer davantage ces marchés d’exportations, le GCT développe la coopération internationale avec des consommateurs d’acide phosphorique indiens et chinois.

En termes de matières premières, le groupe a besoin du phosphate, de l’ammoniaque et du sulfure. La CPG fournit 80 % des besoins en phosphate du groupe pour sa manufacture au niveau local. L’ammoniaque est importée de la Russie, de la mer Noire et du Moyen-Orient alors que le sulfure est importé de la Russie, des Émirats arabes unis (EAU), du Koweït et du Kazakhstan.

La Tunisie n’a pas réussi à exporter des produits à très grande valeur ajoutée pour mieux bénéficier de sa stratégie de croissance basée sur les exportations. Toutefois, après l’échéance de l’accord multifibre en 2005 et face à la concurrence mondiale du secteur textile, le pays a commencé à diversifier son offre vers des produits à plus forte valeur ajoutée. Après avoir longtemps approché les 50 %, la part du textile dans les exportations a diminué pour atteindre 22.3 % en 2012. La part des exportations du textile dans les exportations totales a stagné depuis 2005 puis a diminué ensuite, passant de 47 % en 1993 à 26 % en 2010. Inversement, la part des exportations des industries électroniques et mécaniques a augmenté de 12 % en 1993 à 34 % en 2010. Néanmoins, les industries traditionnelles comme les mines ou l’énergie représentent encore 24 % des exportations en 2010, pourcentage qui reste stable dans le temps. L’agriculture et l’industrie agroalimentaire pèsent 8 % en 2010, en baisse par rapport à 1993 avec 12 %.

Le secteur industriel reste caractérisé par des activités très intensives en main-d’œuvre, dans le secteur textile notamment, et concentrées en opérations d’assemblage. La progression vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée pourrait contribuer à diminuer la volatilité des revenus d’exportations ainsi qu’à accroître la productivité. Une plus forte diversification des partenaires commerciaux, une meilleure adéquation entre l’offre et la demande dans le marché du travail, une meilleure gouvernance en termes de responsabilité politique, le développement d’une culture d’entreprenariat et le support financier pour les entreprises exportatrices avec le Fonds générationnel sont des mesures qui peuvent contribuer à augmenter la compétitivité de la Tunisie dans les années à venir.  

Le secteur agroalimentaire a progressé depuis 2003 grâce a une croissance des exportations assez soutenue. Ces dernières ont doublé entre 2005 et 2008, mais restent en deçà de leur potentiel. Les principales exportations portent sur l’huile d’olive, les produits de la pêche, les dattes, les fruits et légumes. Même si le gouvernement a mis en place des dispositifs comme le technopole de Bizerte depuis 2010 pour promouvoir la montée en gamme du secteur, celui-ci reste assujetti à des distorsions qui ne favorisent pas le développement d’une industrie tournée vers l’exportation. Les politiques de soutien ont créé un biais favorisant les marchés d’importation au détriment des branches d’exportation. On constate également une protection élevée des produits agricoles à la frontière (viande bovine, ovine et blé), des contrôles de prix internes des produits agricoles (céréales, lait, betterave à sucre et tabac) et des subventions aux intrants (engrais chimiques, pesticides et distribution d’eau). Alors que ces mesures protègent les producteurs contre les fluctuations des cours mondiaux, elles ne fournissent pas les incitations nécessaires à la compétitivité. 

En matière de développement durable, les phosphates constituent l’industrie la plus polluante en Tunisie. Cette industrie génère des déchets liquides et solides ainsi que des émissions de gaz. Le GCT a commencé à investir pour pourvoir son industrie des équipements de contrôle de pollution qui permettent d’analyser son fonctionnement par rapport aux normes et régulations internationales. L’ordre de grandeur des investissements nécessaires pour garantir une production moins polluante et le traitement des déchets est très élevé, d’où le maintien de la structure actuelle de l’entreprise.  

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