Étant donné les faibles pressions inflationnistes observées en 2010, les banques centrales des pays africains ont souvent pu desserrer leurs politiques monétaires. Pour autant, dans de nombreux cas, les taux des prêts bancaires restent relativement élevés et le crédit au secteur privé assez peu développé. C’est là un signe supplémentaire de l’impact relativement faible des mesures de politique monétaire sur l’activité du secteur privé (Kasekende et Brownbridge, 2010). En 2011, les politiques monétaires devront éviter la contagion de la hausse de l’inflation importée (renchérissement du pétrole et des denrées alimentaires) sans pour autant compromettre la reprise économique.

 

Face au regain annoncé de l'inflation, les politiques monétaires des pays africains devraient progressivement se durcir. Mais comme dans la plupart des cas les tensions de l’inflation sous-jacente devraient rester faibles, ce durcissement pourra rester modéré. Les politiques devront davantage s’attaquer à l’inflation hors énergie et alimentation et aux attentes inflationnistes qu’à l’augmentation ponctuelle de l’inflation globale, qu'attise la flambée des prix de l’énergie et des produits alimentaires. Pour autant, les conditions auxquelles sont confrontées les différentes autorités monétaires  varient sensiblement d’un pays et d’une catégorie de pays  à l’autre.

Les politiques monétaires des pays africains relèvent de trois cadres différents : a) des régimes de changes fixes, comme dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA)4, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac)5 et la Zone monétaire commune (Common Monetary Area – CMA)6 de l’Afrique australe ; b) des agrégats monétaires cibles, avec la masse monétaire au sens large comme objectif intermédiaire et la monnaie centrale comme objectif opérationnel ; et c) le ciblage de l’inflation. Mais il existe aussi des solutions hybrides où les pays (comme le Kenya) utilisent des éléments des différents systèmes (Kasekende et Brownbridge, 2010).

Dans la plupart des pays africains et indépendamment du cadre de leur politique monétaire, l’inflation a cédé du terrain en 2009 et 2010. Dans le cas des régimes de change fixe, l’arrimage sur l’euro contribue nettement à contenir l’inflation. Ces pays tendent de fait à subir une inflation inférieure à celle des pays qui n’ont pas cet arrimage. Mais une politique monétaire uniforme a des coûts, les conditions posées (à savoir le dosage taux d’intérêt-taux de change) pouvant être trop strictes pour certains et trop lâches pour d’autres. Ainsi, avec un taux d’inflation autour de - 1 % en 2009 et voisin de 1 % en 2010, le Sénégal s'est situé en deçà de la moyenne de l’UEMOA, signe sans doute de conditions monétaires trop strictes pour ce pays. En Guinée équatoriale, à l’inverse, le taux d’inflation tend à dépasser la moyenne de la Cemac et le taux de change à s’apprécier, ce qui compromet la compétitivité du secteur non pétrolier.

Les pays qui ciblent les agrégats monétaires (Éthiopie, Mozambique, Ouganda et Tanzanie) se sont  montrés plus souples. Ils ont recouru aux politiques monétaires et aux politiques de taux de change pour contrôler l’inflation tout en s’efforçant parallèlement de soutenir leur compétitivité. Lorsque les tensions inflationnistes ont commencé à céder, le niveau de l’inflation y est resté d’une manière générale plus élevé que dans les pays ayant un régime de change fixe. En Éthiopie, au Mozambique, en Ouganda et en Tanzanie, les taux de change nominaux se sont dépréciés en 2010 – ce qui a eu un effet positif pour les exportations mais a renchéri les importations. L’inflation de ces pays a oscillé entre 9 % et 11 % en 2010. Si pour trois d’entre eux, ce taux a été  inférieur à celui de 2009, il a été sensiblement plus élevé au Mozambique.

L’Afrique du Sud poursuit une politique monétaire de ciblage de l’inflation. Lorsque le taux d’inflation a frôlé le seuil de la fourchette visée (3 % à 6 %) , la banque centrale a abaissé ses taux directeurs, profitant de l’appréciation du rand. Au Ghana, qui pratique lui aussi le ciblage de l’inflation, celle-ci a fortement baissé tout en restant supérieure à la cible de 5 %, passant d’environ 19 % en 2009 à 8 % en 2010. L’appréciation du taux de change (pondéré sur la base du commerce extérieur), consécutive à une forte dépréciation, a permis de soulager la tension inflationniste.

Depuis cinq ans, les pays de la Cemac et de l’UEMOA affichent une inflation supérieure à celle des pays de la Communauté de l’Afrique de l’Est (CEA) et de l’Union douanière de l’Afrique australe (Sacu). Dans le même temps, la CEA arrive en tête de ces régions en termes de croissance moyenne. S’il est évident qu’une forte inflation nuit à la croissance, les relations entre inflation et croissance sont moins évidentes à des niveaux moins soutenus. Les pays pourraient procéder à un arbitrage entre croissance et maintien d’une inflation très faible (en s’arrimant par exemple à un pays peu inflationniste ou à un groupe de pays comme la zone euro) lorsque les conditions monétaires deviennent trop rigides. Mais laisser filer l’inflation n’est pas une solution idéale pour relancer la croissance. D’autres conditions doivent être réunies. Ainsi, les pays de la Sacu ont, en moyenne, une inflation supérieure à ceux de la Cemac et de l’UEMOA, mais ce n’est pas vrai de leur croissance (figure 1.11). Cela tient en partie à la récession, qui a durement frappé la région de la Sacu et entraîné une croissance négative en 2009. Dans les quatre années qui ont précédé la crise (2005-08), les pays de la Sacu ont certes obtenu une croissance supérieure (4.9 %) à celle des pays de l’UEMOA (3.8 %) et de la Cemac (4.6 %) mais toujours inférieure à celle de la CEA (6.9 %).

Figure 1.14 : Croissance et inflation dans les régions africaines