Le développement humain en Afrique mesuré par l’indice de développement humain
De toute évidence, privilégier uniquement la croissance économique pour lutter contre la pauvreté est une stratégie inefficace. Les inégalités, de revenu et autres, sont elles aussi d’importants déterminants de la pauvreté et du bien-être. La tendance à axer le discours du développement sur l’augmentation du revenu national conduit à occulter plusieurs paramètres du développement humain – comme le fait d’être en bonne santé et d’accéder à une éducation de qualité, ou encore l’impartialité de la justice. Les limites du revenu national pour mesurer les progrès ont conduit le Pnud à créer son indice IDH en 1990, dans une volonté d’opter pour une approche du développement davantage centrée sur la personne. L’approche par les capabilités introduite par Amartya Sen, l’un des concepteurs de l’indice IDH, sert de fondement théorique au paradigme du développement humain qui sous-tend l’indice8. Cet indice composite combine plusieurs dimensions du bien-être afin de mesurer les progrès : accès à l’éducation, santé et niveau de vie. D’autres indicateurs composites établis par les rapports sur le développement humain (RDH) du Pnud ont analysé les inégalités liées au sexe et la pauvreté multidimensionnelle. Dans l’édition 2010 du RDH, le Pnud a introduit de nouvelles méthodes de mesure et d’ajustement de l’indice IDH afin de mieux rendre compte des inégalités liées au revenu et au genre. L’encadré 4.1 revient en détail sur la construction de ces indicateurs, le tableau 4.2 présentant les valeurs de l’indice IDH et des autres indicateurs discutés dans l’encadré.
Encadré 4.1 : Construction de l’indice IDH et d’autres indicateurs
L’indice IDH est une mesure synthétique du développement humain sous trois paramètres essentiels : santé, éducation, et niveau de vie décent. Jusqu’à l’édition 2010 du RDH, la santé était mesurée par l’espérance de vie à la naissance ; l’éducation était mesurée par la combinaison du taux d’alphabétisme des adultes (avec une pondération des deux tiers) et les taux bruts de scolarisation du primaire à l’université (avec une pondération d’un tiers) ; et le niveau de vie était mesuré par le PIB par habitant en USD PPA. Ces indicateurs étaient ensuite recalibrés pour avoir une valeur comprise entre 0 et 1. On obtenait alors l’indice IDH en calculant la moyenne simple de ces trois indicateurs9.
L’édition 2010 du RDH innove dans la manière de calculer l'IDH. Premièrement, la dimension « éducation » est désormais mesurée en termes d’années moyennes de scolarisation et d’années escomptées de scolarisation, et non plus par les taux d’alphabétisme et de scolarisation. Ces deux nouveaux indicateurs sont alors agrégés en effectuant une moyenne géométrique. Ensuite, face aux critiques suscitées par la formule du cumul linéaire utilisée pour calculer l’IDH, qui rendait possible une substitution parfaite entre toutes les dimensions, le nouvel indice IDH s’appuie sur une moyenne géométrique pour obtenir la moyenne des trois sous-indices. Il n’y a donc plus de substituabilité parfaite entre les différents indicateurs du développement humain10. Globalement, le fait d’avoir adopté la moyenne géométrique produit des valeurs indiciaires plus faibles que dans les éditions précédentes du RDH. Mais l’impact sur les classements IDH est modéré, la plupart des pays conservant la même place.
Le RDH 2010 introduit l’indice de développement humain ajusté aux inégalités (IDHI). Il est calculé comme la moyenne géométrique des moyennes géométriques de chaque dimension du développement humain figurant dans l’indice IDH traditionnel. Les inégalités dans chaque sous-indice sont calculées en « réduisant » la valeur moyenne de chaque dimension en fonction du niveau d’inégalités qu’elle représente au sein de la population. Dans une situation d’égalité parfaite, IDH = IDHI. Lorsque les inégalités sont prononcées, l’IDHI est inférieur à l’IDH. Autrement dit, l’IDHI représente le niveau réel du développement humain tandis que l’on peut considérer l’IDH comme un indice de développement humain potentiel en l’absence de toute inégalité. C’est la différence entre les deux indices qui donne la position d’un pays par rapport à son potentiel dans une situation d’égalité parfaite (tableau 4.2)11.
L’indice des inégalités de genre (IIG) a lui aussi été modifié. Construit sur l’ancien indice sexospécifique de développement (ISD), il est tiré des mêmes indicateurs qui servaient à calculer l’IDH mais avec une décomposition entre les composantes « hommes » et « femmes ». Ce nouvel indice fait appel à des indicateurs différents pour mesurer les désavantages des femmes dans trois paramètres : la santé de la reproduction (taux de mortalité maternelle et taux de fécondité des adolescentes) ; l’autonomisation (nombre de femmes siégeant au parlement et niveau d’études secondaires et supérieures constaté) ; et le marché de l’emploi (taux de participation des femmes au marché du travail). L’indice est obtenu à la suite d’une première agrégation des indicateurs par genre sur la base des moyennes géométriques, selon la procédure décrite pour les autres indices. Ces moyennes géométriques sont ensuite agrégées en faisant intervenir une moyenne harmonique entre les sexes12.
Le tableau 4.2 rend compte des indices de développement humain des pays africains : IDH, IDHI et IIG. Il permet aussi d’analyser l’évolution de l’indice IDH pour apprécier l'évolution dans le temps du développement humain en Afrique.
Tableau 4.2 : Indices de développement humain
| IDH 1990 | IDH 2000 | IDH 2010 | IIG 2008 | |
|---|---|---|---|---|
| Algérie | 0.5 | 0.6 | 0.7 | 0.6 |
| Angola | - | - | 0.4 | - |
| Bénin | 0.3 | 0.4 | 0.4 | 0.8 |
| Botswana | 0.6 | 0.6 | 0.6 | 0.7 |
| Burkina Faso | - | - | 0.3 | - |
| Burundi | 0.2 | 0.2 | 0.3 | 0.6 |
| Cameroun | 0.4 | 0.4 | 0.5 | 0.8 |
| Cap-Vert | - | 0.5 | 0.5 | - |
| République centrafricaine | 0.3 | 0.3 | 0.3 | 0.8 |
| Tchad | - | 0.3 | 0.3 | - |
| Comores | - | - | 0.4 | - |
| Congo | 0.5 | 0.5 | 0.5 | 0.7 |
| Congo, la République démocratique du | 0.3 | 0.2 | 0.2 | 0.8 |
| Côte d'Ivoire | 0.4 | 0.4 | 0.4 | 0.8 |
| Djibouti | - | - | 0.4 | - |
| Égypte | 0.5 | 0.6 | 0.6 | 0.7 |
| Guinée équatoriale | - | 0.5 | 0.5 | - |
| Éthiopie | - | 0.2 | 0.3 | - |
| Gabon | 0.6 | 0.6 | 0.6 | 0.7 |
| Gambie | 0.3 | 0.3 | 0.4 | 0.7 |
| Ghana | 0.4 | 0.4 | 0.5 | 0.7 |
| Guinée | - | 0.3 | 0.3 | - |
| Guinée-Bissau | - | 0.3 | 0.3 | - |
| Kenya | 0.4 | 0.4 | 0.5 | 0.7 |
| Lesotho | 0.5 | 0.4 | 0.4 | 0.7 |
| Libéria | - | 0.3 | 0.3 | 0.8 |
| Libye | - | 0.7 | 0.8 | 0.5 |
| Madagascar | - | 0.4 | 0.4 | - |
| Malawi | 0.3 | 0.3 | 0.4 | 0.8 |
| Mali | 0.2 | 0.2 | 0.3 | 0.8 |
| Mauritanie | 0.3 | 0.4 | 0.4 | 0.7 |
| Maurice | 0.6 | 0.7 | 0.7 | 0.5 |
| Maroc | 0.4 | 0.5 | 0.6 | 0.7 |
| Mozambique | 0.2 | 0.2 | 0.3 | 0.7 |
| Namibie | 0.6 | 0.6 | 0.6 | 0.6 |
| Niger | 0.2 | 0.2 | 0.3 | 0.8 |
| Nigéria | - | 0.4 | 0.4 | - |
| Rwanda | 0.2 | 0.3 | 0.4 | 0.6 |
| Sao Tomé-et-Principe | - | 0.5 | 0.5 | - |
| Sénégal | 0.3 | 0.4 | 0.4 | 0.7 |
| Sierra Leone | 0.2 | 0.2 | 0.3 | 0.8 |
| Afrique du Sud | 0.6 | 0.6 | 0.6 | 0.6 |
| Soudan | 0.3 | 0.3 | 0.4 | 0.7 |
| Swaziland | 0.5 | 0.5 | 0.5 | 0.7 |
| Tanzanie, République Unie de | 0.3 | 0.3 | 0.4 | - |
| Togo | 0.4 | 0.4 | 0.4 | 0.7 |
| Tunisie | 0.5 | 0.6 | 0.6 | 0.5 |
| Ouganda | 0.3 | 0.3 | 0.4 | 0.7 |
| Zambie | 0.4 | 0.3 | 0.4 | 0.8 |
| Zimbabwe | 0.3 | 0.2 | 0.1 | 0.7 |
| Afrique sub-saharienne | 0.4 | 0.3 | 0.4 | 0.7 |
| Afrique | 0.4 | 0.4 | 0.4 | 0.7 |
| Asie de l'Est et Pacifique | 0.5 | 0.6 | 0.6 | 0.5 |
| Asie du Sud | 0.4 | 0.4 | 0.5 | 0.7 |
| Amérique latine et Caraïbes | 0.6 | 0.7 | 0.7 | 0.6 |
| OCDE | 0.8 | 0.9 | 0.9 | 0.3 |
L’évolution de l’indice IDH montre que tous les pays africains – à l’exception du Zimbabwe – ont fait des progrès en termes de développement humain entre 2000 et 2010. Si le continent reste la lanterne rouge du classement par régions mondiales, les pays d’Afrique subsaharienne ont, en moyenne, le plus progressé sur la période. Leur IDH régional a effet grimpé de 23 %, soit plus que celui de l’Asie du Sud (17 %).
Cette amélioration en Afrique entre 2000 et 2010 est à imputer à trois grands facteurs. Tout d’abord, la plupart des pays africains ont bénéficié d’une croissance économique plus soutenue dans les années 2000 que dans la décennie 1990. Dans la mesure où le niveau de revenu est une composante de l’indice IDH, l’augmentation du PIB se traduit jusqu’à un certain point par un développement humain supérieur. Ensuite, les pays ont effectivement marqué des points dans les deux autres dimensions du développement humain. L’accès à l’éducation et la qualité des soins se sont améliorés dans la plupart des pays d’Afrique, sous l’effet de l’augmentation des investissements dans les secteurs sociaux depuis dix ans. Pratiquement tous les pays affichent donc un indice IDH en 2010 supérieur à celui de 2000. En tête, le Rwanda, la Sierra Leone, l’Éthiopie, le Mozambique, le Burundi, le Mali, le Niger et l’Ouganda. L’IDH a progressé de plus de 20 % sur la période dans tous ces pays.
Enfin, cette nette amélioration sur le front du développement humain résulte en partie d'un rebond logique après les déconvenues économiques et sociales des années 1990. L’Afrique est la seule région du monde à avoir connu une dégradation du développement humain entre 1990 et 2000, puisque l’indice IDH moyen était passé de 0.354 à 0.319. Sur cette période, onze pays sur les 35 pour lesquels des données étaient disponibles ont vu leur indice IDH reculer. L’instabilité politique – et la dégradation concomitante en termes de revenu, de santé et d’éducation – explique en partie cette évolution dans plusieurs pays. En Afrique australe, le recul du développement humain observé dans les années 1990 pourrait être lié à l’épidémie du sida qui a ravagé cette région plus fortement que n’importe quelle autre région d’Afrique avant que la situation ne soit plus ou moins stabilisée dans les années 2000. En RDC, dans la république du Congo, au Lesotho, en Afrique du sud et en Zambie, l’indice IDH a progressé en 2010 par rapport à son niveau de 2000 mais il reste inférieur aux valeurs de 1990.
Logiquement, l’introduction des inégalités dans le calcul de l’indice IDH réduit systématiquement la valeur de l’indice traditionnel du développement humain, même si les classements entre les deux indices ne sont pas sensiblement modifiés. L’écart entre l’indice IDH et l’indice IDHI s'avère plus prononcé dans les pays fortement inégalitaires. Alors qu’en moyenne, l’Afrique obtient les indices IDH et IDHI les plus faibles, l’écart entre les régions du monde est plus marqué pour l’indice IDHI, signe que les inégalités sont plus généralisées en Afrique qu’ailleurs. Ainsi, alors que l’Afrique obtient un indice IDH moyen inférieur de moitié à celui des pays de l’OCDE, son indice IDHI n'est que le tiers de celui de ces pays. On observe les mêmes différences quand on compare l’Afrique à d’autres régions en développement : l’indice IDH (IDHI) de l’Afrique représente respectivement deux tiers et la moitié de la valeur de l’Asie de l’Est et de la région Pacifique. Ces résultats confirment les conclusions selon lesquelles les inégalités ont un effet négatif important sur le développement humain. Pour conclure sur une note positive, on voit bien que l’Afrique pourrait nettement améliorer sa situation en s’attaquant aux inégalités.
L’IIG révèle que certains pays d’Afrique s’en sortent bien mieux pour ce paramètre que dans les autres aspects du développement humain. Sur les 169 pays figurant dans les classements IDH et IIG, le Burundi – l’un des pays les plus pauvres du monde – a progressé de 87 places dans l’indice IDH, passant du 166e au 79e rang. Ce résultat est à imputer principalement à un faible taux de fécondité des adolescentes et à la présence relativement importante de femmes parmi les députés. Le Rwanda, Maurice et le Mozambique font partie des pays qui ont remarquablement progressé en termes d’égalité des genres. On voit par là qu’il est possible d’obtenir des améliorations sensibles sur certaines paramètres du développement humain même dans des pays très pauvres, puisqu’elles n’imposent pas forcément la mobilisation de ressources financières dont ces pays manquent.
Globalement, le développement humain progresse en Afrique, même s’il reste encore beaucoup à faire pour rejoindre les niveaux atteints par les autres régions. Par conséquent, les améliorations en Afrique devront se concrétiser beaucoup plus vite qu’ailleurs si le continent veut rattraper son retard. Comme l’illustre l’amélioration de l’indice IIG au Burundi, au Rwanda, à Maurice et au Mozambique, l’Afrique peut obtenir des résultats rapides en la matière en privilégiant au moins les dimensions qui ne nécessitent pas des investissements financiers impossibles. Ainsi, l’augmentation du nombre de femmes dans les institutions publiques peut être concrétisée relativement rapidement, comme l’ont prouvé le Burundi et le Rwanda. Il revient aux dirigeants des pays africains de faire ce choix politique. En outre, les efforts consentis par plusieurs pays africains depuis dix ans pour améliorer leurs indicateurs sociaux en investissant lourdement dans l’éducation et la santé porteront leurs fruits à terme. S’ils sont maintenus dans la durée, alors l’Afrique augmentera ses chances de combler son retard de développement humain par rapport aux autres régions en développement. Bien sûr, les progrès seront relativement lents dans certains domaines. Ainsi, l’augmentation du revenu par habitant à un niveau suffisant pour qu'elle ait un impact concret sur la pauvreté prendra du temps. Il en va de même pour la réduction des inégalités – d’autant que cela exigera d’arriver à équilibrer les attentes de groupes sociaux aux intérêts opposés.
Il convient de souligner qu’une intervention isolée sur l'un ou l'autre des facteurs évoqués ici ne suffira pas à améliorer durablement le développement humain en Afrique. Des actions simultanées sur plusieurs fronts seront indispensables pour réussir. La croissance économique aura en effet un effet positif sur le développement humain si elle concerne tous les pans de la société et favorise les pauvres, ce qui signifie que les politiques de croissance devront diversifier les processus susceptibles de bénéficier à un maximum de gens. De même, l’investissement dans les secteurs sociaux ne se traduira par un développement humain durable que s’il est conjugué à des efforts visant à créer davantage de débouchés économiques pour des pans importants de la population. En outre, certaines dimensions du développement humain – comme l’égalité des sexes – n’évolueront pas, même si les pays arrivent à relancer la croissance et à réduire les inégalités revenu, tant que les gouvernements n’adopteront pas une politique volontariste en la matière. À cet égard et parallèlement aux ressources allouées pour l’amélioration du développement humain, la qualité des politiques économiques sera déterminante pour permettre aux pays africains de progresser effectivement.



