Croissance économique, inégalités et pauvreté : pourquoi l’Afrique progresse-t-elle si lentement ?
Lors du sommet du Millénaire de septembre 2000, qui a vu l’adoption des OMD, la communauté internationale s’est fixé pour but d’éradiquer l’extrême pauvreté et la faim, en précisant cet engagement à travers deux cibles : premièrement, réduire de moitié, entre 1990 et 2015, la proportion de la population dont le revenu est inférieur à un USD par jour ; et, deuxièmement, réduire de moitié, sur la même période, la proportion de la population qui souffre de la faim. Pour identifier les progrès obtenus par rapport aux cibles fixées, mais aussi voir dans quelle mesure la croissance économique et les politiques socio-économiques influent sur le processus de réduction de la pauvreté, il est crucial de pouvoir mesurer la pauvreté.
Lorsque les cibles des OMD ont été fixées, l’indicateur retenu pour évaluer les progrès de la lutte contre la pauvreté a été celui de l’incidence de l’extrême pauvreté, mesurée en calculant la proportion de la population disposant de moins d’un USD par jour sur la base des parités de pouvoir d’achat (PPA) de 1993. À l’issue de révisions des estimations des taux de change PPA, introduites fin 2007, le seuil de l’extrême pauvreté a été relevé à 1.25 USD en PPA de 2005. Cette mesure correspond au « taux de pauvreté » (headcount ratio).
Par leur complexité, le concept et la mesure de la pauvreté ont suscité des débats passionnés sur les méthodes de quantification employées, les seuils à utiliser pour comparer l’incidence de la pauvreté entre pays et les différents résultats obtenus en fonction des seuils et des méthodes.
Certains ont également affirmé que l’utilisation des données tirées d’enquêtes auprès des ménages pour mesurer la pauvreté rendait l’analyse des dynamiques de la pauvreté en Afrique délicate étant donné l’intervalle de temps séparant deux enquêtes. Les tentatives pour remédier à ce problème en s’appuyant sur d’autres méthodes et sources de données ne font pas l’unanimité1.
Si l’on retient le seuil de pauvreté de 1.25 USD par jour en PPA de 2005, on constate que la proportion de personnes vivant dans l’extrême pauvreté en Afrique subsaharienne a augmenté entre 1981 et 1996, passant de 54 % à 59 %. En 2005 (l’année la plus récente pour des données comparables), cette proportion est retombée à 51 % (Chen et Ravallion, 2008).
On voit donc qu’entre 1996 et 2005, le nombre de pauvres en Afrique a reculé de 8 %. Mais la crise économique mondiale qui sévit depuis 2007 pourrait avoir renversé cette tendance : en 2009 et 2010, respectivement 50 et 39 millions d’Africains supplémentaires auraient basculé dans la pauvreté (Ravallion, 2009a) par rapport à un scénario de référence reposant sur une absence de crise. Cette dégradation pourrait bien avoir freiné les avancées du continent observées avant le déclenchement de la crise.
La dynamique de la pauvreté semble refléter l’évolution des taux de croissance. Dans les années 1980, le revenu annuel moyen par habitant des pays africains de l’échantillon ressortait à 1 955 USD au taux de change PPA de 2005. En 1996, le revenu moyen par habitant avait régressé à 1 887 USD. En 2005, il atteignait 2 163 USD. Avec la crise économique, la croissance des pays africains a fléchi : le continent est passé d’un taux moyen de 6 % par an en 2006-08 à 2.5 % en 2009. L’édition 2010 des Perspectives économiques en Afrique tablait sur une croissance autour de 4.5 et 5.2 % en 2010 et 2011 (BAfD, OCDE et CEA, 2010). Si l’on intègre l’accroissement démographique moyen de 2.5 % par an environ, on constate que le revenu par habitant pour 2009-10 s'est amélioré beaucoup plus lentement que sur la période 1996-2008. Le taux de croissance économique en 2009 suggère même une stagnation du revenu par habitant cette année-là.
Ces chiffres suggèrent que la pauvreté diminue lorsque le revenu par habitant augmente2. À mesure qu’une croissance économique soutenue augmente le revenu par habitant, de plus en plus de personnes sortent de la pauvreté, toutes choses égales par ailleurs. D’où une réduction de la proportion de pauvres dans la population. Mais dans quelle mesure la croissance contribue-t-elle à la réduction de la pauvreté en Afrique ? Pourquoi la pauvreté a-t-elle cèdé plus lentement du terrain sur le continent que dans d’autres régions ?
Faute de données fiables suffisantes sur l’incidence de la pauvreté en Afrique et ses déterminants, rares sont les études à avoir abordé ces questions à l’échelle régionale. Des données quantitatives pointent trois explications de cette faible influence de la croissance économique en Afrique sur la pauvreté. Premier facteur, le fait qu’en dépit de la croissance observée sur la période 1996-2008, le rythme moyen en Afrique n’a pas été suffisamment soutenu pour avoir un impact aussi important sur la pauvreté que dans les autres régions. Ensuite, le processus de croissance en Afrique est plus faiblement corrélé à la lutte contre la pauvreté que dans les autres régions. Enfin, des inégalités relativement importantes conjuguées à un fort niveau de pauvreté ont freiné la lutte contre la pauvreté sur le continent.
Très tôt, la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA, 1999) a tenté d’analyser la pauvreté sur le continent en s’appuyant sur des données quantitatives transversales. Elle a ainsi établi que l’Afrique devrait atteindre un taux de croissance de 7 % par an pour réaliser le premier OMD (réduire de moitié la pauvreté d’ici 2015)3. Ce résultat suggère que si les pays africains mettent plus de temps que d’autres régions à atténuer la pauvreté, cela tient sans doute à des taux de croissance insuffisants. De fait, sur la période 2001-09, le taux moyen de croissance du continent est ressorti à 5.3 % par an. Seuls neuf des 53 pays d’Afrique – l’Angola, l’Éthiopie, la Guinée équatoriale, le Mozambique, le Nigeria, l’Ouganda, la Sierra Leone, le Soudan et le Tchad – ont affiché des taux annuels moyens de croissance du PIB supérieurs ou égaux à 7 % (BAfD, OCDE et CEA, 2010). Conclusion, davantage de pays africains devront accélérer leur rythme de croissance pour permettre un impact plus substantiel sur la pauvreté.
Une analyse plus poussée de la relation entre croissance économique et réduction de la pauvreté en Afrique révèle que c’est dans la majorité des pays progressant le plus vite (dont le taux de croissance du PIB est supérieur à la moyenne africaine de 5.3 % sur la période 2001-09) que la croissance a eu l’impact le plus faible sur la pauvreté4. Sur les 44 pays pour lesquels nous disposons de données sur l’élasticité- croissance de la pauvreté, 14 obtenaient les taux de croissance soutenus tels que définis ici5 : l’Angola, le Burkina Faso, le Cap-Vert, l’Éthiopie, le Ghana, le Mali, le Mozambique, le Nigeria, l’Ouganda, le Rwanda, la Sierra Leone, la Tanzanie, le Tchad et la Zambie. Seuls trois pays pourtant (Cap-Vert, Éthiopie et Ghana) – soit environ un cinquième de ces pays à la plus forte croissance – présentent une forte élasticité-croissance de la pauvreté, définie comme une élasticité supérieure à la moyenne africaine, qui est de -1.717 (tableau 4.1). Aucun pays exportateur de pétrole ou de produits miniers dans le groupe de pays à la croissance la plus rapide n’affiche une forte élasticité-croissance de la pauvreté. À l’inverse, les pays producteurs de pétrole (bien que certains soient de petits producteurs) affichant une forte élasticité-croissance de la pauvreté ont des taux de croissance faibles.
Tableau 4.1 : Élasticité de la pauvreté par rapport à la croissance et aux inégalités (1.25 dollar US en PPP de 2005)
| Elasticité | Ratio de comparaison | ||
|---|---|---|---|
| Croissance (1) | Inégalités (2) | (1)/(2) en valeur absolue | |
| Asie de l'Est et Pacifique | -2.5 | 3.4 | 0.7 |
| Europe de l'Est et Asie centrale | -4.0 | 6.4 | 0.6 |
| Amérique latine et Caraïbes | -3.1 | 5.1 | 0.6 |
| Moyen-Orient et Afrique du Nord | -3.2 | 4.9 | 0.7 |
| Asie du Sud | -2.0 | 2.5 | 0.8 |
| Afrique subsaharienne | -1.5 | 1.7 | 0.9 |
| Afrique | -1.7 | 2.0 | 0.9 |
La faible élasticité-croissance de la pauvreté indique que l’Afrique n'a pas été en mesure de réduire la pauvreté comme elle aurait dû le faire, même dans les quelques pays affichant un taux de croissance relativement soutenu. On voit par là que la croissance ne suffit pas à elle seule à faire reculer la pauvreté – d’où une nouvelle interrogation : pourquoi la croissance en Afrique est-elle si faiblement corrélée à la réduction de la pauvreté par rapport à d’autres régions ? Comme l’indique le tableau 4.1, l’Afrique subsaharienne est la région ayant en moyenne la plus faible élasticité-croissance de la pauvreté6 : son niveau est deux fois moins élevé qu’en Amérique latine et aux Caraïbes, et il ne représente que les deux cinquièmes de l’élasticité de l’Europe de l’Est et de l’Asie centrale.
Ce manque de réaction de la pauvreté à la croissance économique tient probablement au fait que le processus de croissance génère des évictions, notamment parce qu’il n’entretient que peu de relations avec les secteurs et les activités où se situent les pauvres. Deux explications sont possibles : la croissance n’a pas concerné les secteurs où travaillent les pauvres (l’agriculture par exemple) ni les endroits où ils résident (les zones rurales), ou alors la croissance, en ne recourant pas à leur force de travail, ne les a tout bonnement pas concernés. On sait que la flambée des prix des carburants et des ressources minières ont fortement pesé sur le processus de croissance dans bon nombre de pays africains à forte croissance pendant la période 1996-2008, dans la mesure où ces produits constituent l’essentiel des exportations du continent (BAfD, OCDE et CEA, 2010)7. Ces produits – et notamment les carburants – relèvent d’industries « enclavées » qui, en faisant appel à des technologies à forte intensité de capital, ont tendance à exclure les pauvres. On voit donc que même une croissance rapide peut n’avoir qu’un impact limité sur la réduction de la pauvreté lorsqu’elle est le fait de secteurs déconnectés du reste de l’économie et, en particulier, des zones où se concentrent une grande quantité de pauvres. Ce manque d’impact crée un cercle vicieux, l’augmentation de la pauvreté réduisant encore un peu plus la capacité de la croissance économique à faire reculer ce fléau (Ravallion, 2009b).
Les pays ayant un fort niveau de pauvreté peuvent renforcer l’impact de la croissance sur la pauvreté par des stratégies qui privilégient les investissements dans les secteurs employant davantage les pauvres. La croissance doit aller de pair avec la création d’emplois, surtout dans les zones rurales où résident la majorité des pauvres, étant donné que l’emploi est le principal vecteur à travers lequel la croissance économique agit sur la pauvreté (Nkurunziza, 2007). Ce n’est pas ce qu’ont fait la plupart des pays africains dans le passé, même si la situation a légèrement évolué dans certains cas. À cet égard, la tendance récente consistant à recentrer le développement économique en Afrique sur l’agriculture et le développement du secteur rural devrait avoir un impact supérieur sur la réduction de la pauvreté, dans la mesure où il fera de l’agriculture et de l’économie rurale des sources importantes de croissance.
Les inégalités économiques sont le troisième facteur inhibant l'influence de la croissance sur la pauvreté. L’impact de la croissance est supérieur dans les sociétés plus égalitaires, où les différents segments de la population en partagent de manière plus équitable les bénéfices. Dans des sociétés moins égalitaires, le surcroît de revenu engendré par la croissance économique est capté par un groupe restreint qui représente une part disproportionnée du revenu d’un pays. Dans un pays donné, la capacité de la croissance économique à réduire la pauvreté dépend du niveau des inégalités, dans la mesure où croissance et inégalités ont un effet contraire sur la pauvreté. Même si, globalement, l’Afrique présente la plus faible élasticité de la pauvreté par rapport aux inégalités en moyenne, comparée aux autres régions, la dernière colonne du tableau 4.1 montre que l’impact négatif des inégalités sur la pauvreté l’emporte sur l’impact positif de la croissance économique. Selon des estimations, 61 % des pays d’Afrique ont une élasticité de la pauvreté aux inégalités supérieure à l’élasticité de la pauvreté à la croissance – quatre des cinq niveaux les plus élevés concernant les pays d’Afrique du Nord (Fosu, 2011).
Sur la base de ces facteurs, les politiques de lutte contre la pauvreté uniquement centrées sur la croissance économique auront un impact plus faible sur la pauvreté dans les pays où les niveaux initiaux d’inégalités sont élevés et persistants. De fait, si le surcroît de revenu procuré par la croissance économique était équitablement réparti, réduisant l’impact négatif des inégalités sur la réduction de la pauvreté, les taux de pauvreté reculeraient plus rapidement qu’actuellement (Bigsten et Shimeles, 2003). On voit par là que, du fait de la persistance tendancielle des inégalités en Afrique subsaharienne sur la période 1981-2005, la lenteur du fléchissement des inégalités aide à comprendre pourquoi l’impact de la croissance sur la pauvreté est resté aussi faible. S’ils veulent accélérer le mouvement, les pays devront redoubler d’efforts pour accroître le rythme de la croissance tout en intervenant sur le front des inégalités.



