Améliorer la qualité de la vie en Afrique subsaharienne reste un combat quotidien. En 2011, la région se classe à nouveau en queue de peloton pour les indicateurs agrégés de développement humain – espérance de vie, éducation et niveau de vie – même si elle se situe en deuxième position sur la période 2000-11 pour le rythme de progression annuelle.

Les cinq pays affichant les meilleurs taux d’amélioration sur la période – le Rwanda, la Sierra Leone, l’Éthiopie, le Mozambique et le Mali – sont des pays pauvres ou sortant d’un conflit. Ils ont prouvé que la mise en oeuvre de politiques adaptées permettait de beaucoup améliorer les conditions de vie des populations, même sans moyens financiers importants. Mais les politiques, à elles seules, ne suffisent pas. L’optimisation des écoles, des hôpitaux, des services publics et des routes exige d’immenses moyens financiers qui, traditionnellement, sont fournis par l’APD, les IDE et les transferts des migrants. La lutte contre les fuites de capitaux pourrait constituer une importante source de fonds, susceptible de renforcer le développement humain.

Entre 1970 et 2008, les fuites de capitaux auraient dépossédé le continent de quelque 700 milliards USD. Si les capitaux enfuis avaient été réinvestis en Afrique avec le même niveau de productivité que les investissements effectivement réalisés, les estimations présentées dans ce rapport suggèrent que le taux de réduction de la pauvreté aurait progressé de 4 à 6 points de pourcentage par an, en moyenne, sur la période 2000-08. Les pays africains auraient pu, collectivement, atteindre l’objectif du Millénaire pour le développement (OMD) qui vise à réduire de moitié d’ici 2015 le niveau de pauvreté de 1990 – un objectif impossible à réaliser au rythme actuel de la lutte contre la pauvreté. Les capitaux enfuis auraient aussi pu contribuer à accroître les investissements dans les infrastructures économiques et sociales.

La coopération internationale sera indispensable pour inverser les flux de capitaux africains et faire en sorte qu'ils soient investis sur le continent. L’Afrique devrait poursuivre ses efforts pour améliorer la gouvernance et éradiquer les pratiques qui favorisent cette évasion de capital. La communauté internationale devrait aider le continent à retrouver et à rapatrier les biens soustraits en faisant notamment appel aux mécanismes internationaux tels que l’Initiative pour la restitution des avoirs volés (Stolen Asset Recovery - StAR). L’Afrique seule ne peut surmonter la réticence de certains pays qui profitent de ces pratiques et doit pouvoir compter sur une alliance internationale pour y mettre fin.

Bilan du développement humain en Afrique

Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a élaboré l’indice de développement humain (IDH) en 1990 afin de suivre l’évolution globale du développement humain dans toutes les régions du monde, en s’attachant à trois critères : l’accès à l’éducation, une vie saine et un niveau de vie décent (PNUD, 2011 ; BAfD et al., 2011b). Les derniers chiffres de l’indice IDH (tableau 4.1) révèlent qu’en 2011, l’Afrique subsaharienne reste globalement dans le peloton de queue, mais le rythme des progrès obtenus sur la période 2000-11 est équivalent à celui de la région Asie de l’Est et Pacifique.

Tableau 4.1. Indice du développement humain (1990-2011)

        Croissance Croissance
        annuelle % annuelle %
  1990 2000 2011 1990-2011 2000-2011
Algérea 0,551 0,624 0,698 1,13 1,026
Angola .. 0,384 0,486 .. 2,18
Bénin 0,316 0,378 0,427 1,444 1,105
Botswana 0,594 0,585 0,633 0,297 0,714
Burkina Faso .. .. 0,331 .. ..
Burundi 0,25 0,245 0,316 1,123 2,333
Cameroun 0,427 0,427 0,482 0,578 1,11
Cape Vert .. 0,523 0,568 .. 0,755
République Centrafricaine 0,31 0,306 0,343 0,475 1,046
Tchad .. 0,286 0,328 .. 1,258
Comores .. .. 0,433 .. ..
Congo 0,502 0,478 0,533 0,283 0,992
Congo (République Démocratique) 0,289 0,224 0,286 -0,043 2,249
Côte d'Ivoire 0,361 0,374 0,4 0,496 0,613
Djibouti .. .. 0,43 .. ..
Égypte 0,497 0,585 0,644 1,241 0,883
Guinée Equatoriale .. 0,488 0,537 .. 0,878
Érythrée .. .. 0,349 .. ..
Éthiopie .. 0,274 0,363 .. 2,571
Gabon 0,605 0,621 0,674 0,516 0,746
Gambie 0,317 0,36 0,42 1,351 1,405
Ghana 0,418 0,451 0,541 1,232 1,662
Guinée Equatoriale .. .. 0,344 .. ..
Guinée Bissau .. .. 0,353 .. ..
Kenya 0,456 0,443 0,509 0,522 1,272
Lesotho 0,47 0,427 0,45 -0,215 0,475
Libéria .. 0,306 0,329 .. 0,64
jamahiriya Arabe Libyenne .. .. 0,76 .. ..
Madagascar .. 0,427 0,48 .. 1,07
Malawi 0,291 0,343 0,4 1,52 1,408
Mali 0,204 0,275 0,359 2,742 2,469
Mauritanie 0,353 0,41 0,453 1,196 0,922
Maurice 0,618 0,672 0,728 0,782 0,732
Maroc 0,435 0,507 0,582 1,391 1,256
Mozambique 0,2 0,245 0,322 2,279 2,491
namibie 0,564 0,577 0,625 0,494 0,724
Niger 0,193 0,229 0,295 2,047 2,332
Nigeria .. .. 0,459 .. ..
Rwanda 0,232 0,313 0,429 2,967 2,917
Sao Tomé et Principe .. .. 0,509 .. ..
Sénégal 0,365 0,399 0,459 1,103 1,281
Sierra Leone 0,241 0,252 0,336 1,609 2,649
Seychelles .. 0,764 0,773 .. 0,106
Afrique du Sud 0,615 0,616 0,619 0,031 0,05
Soudan 0,298 0,357 0,408 1,516 1,228
Swaziland 0,526 0,492 0,522 -0,029 0,538
Tanzanie (République Unie) 0,352 0,364 0,466 1,346 2,266
Togo 0,368 0,408 0,435 0,799 0,579
Tunisie 0,542 0,63 0,698 1,214 0,94
Ouganda 0,299 0,372 0,446 1,928 1,653
Zambie 0,394 0,371 0,43 0,425 1,366
Zimbabwe 0,425 0,372 0,376 -0,585 0,106
Afrique Sub-Saharienne 0,383 0,401 0,463 0,907 1,316
Afrique 0,397 0,415 0,467 0,78 1,079
Asie de l'Est et du Pacifique 0,498 0,581 0,671 1,43 1,318
Asie du Sud 0,418 0,468 0,548 1,298 1,445
Amérique Latine et Caraibes 0,624 0,68 0,731 0,756 0,66

Source : UNDP (2011)

Les progrès de l’Afrique subsaharienne pour relever le niveau de vie des habitants concernent les trois dimensions du développement humain. L’universalisation de l’accès à l’enseignement primaire dans des pays comme le Lesotho et l’Ouganda a donné un coup de fouet à la scolarisation. L’espérance de vie s’est améliorée avec l’adoption de politiques novatrices pour élargir l’accès aux services de santé et relever la qualité des soins prodigués. Ainsi au Rwanda, le gouvernement a introduit un programme communautaire d’assurance maladie (Community-Based Health Insurance – CBHI) qui permet de fournir des services sanitaires de qualité accessibles à tous et à faible coût. Une amélioration de la gestion du dispositif a provoqué une augmentation des taux d’adhésion, passés de 7 % de la population en 2003 à 93 % en juin 2010. Une étude récente sur l’impact de la politique de paiement à la performance (P4P) introduite dans le dispositif de soins primaires du Rwanda atteste d’une amélioration du recours aux services de santé maternels et infantiles et de leur qualité. Vingt-trois mois après le lancement de l’étude pilote sur la politique P4P, les installations sanitaires du groupe d’intervention avaient enregistré une progression de 23 % des accouchements en maternité, de 56 % des visites préventives pour les enfants jusqu’à 23 mois et de 132 % des visites pour les enfants de 24 à 59 mois (Basinga et al., 2011).

D'où l’importance de mettre en œuvre des politiques adaptées. Si la progression en termes de développement humain du Rwanda pouvait devenir la moyenne de l’Afrique subsaharienne au cours des 16 prochaines années, la région rejoindrait le niveau actuel de développement humain de l’Amérique latine et des Caraïbes, le plus élevé du monde en développement.

Un autre facteur de progrès en Afrique est lié à l’augmentation des revenus. La progression récente du développement humain intervient alors que la plupart des pays africains bénéficient d’une croissance soutenue. Les Perspectives économiques en Afrique ont documenté la plus longue période de croissance ininterrompue traversée par l'Afrique ces 30 dernières années. Avec un PIB qui a gagné en moyenne 5 % par an au cours de la décennie écoulée, l’Afrique est l’une des régions du monde à progresser le plus vite. Cet enrichissement signifie que des ressources additionnelles sont allouées à des projets ou des activités qui facilitent la vie quotidienne. C’est le cas par exemple des dépenses d’éducation ou de santé. Un deuxième canal, plus indirect, est lié aux investissements. Les économies se développant, elles attirent plus d’investissements et produisent des ressources supplémentaires qui sont réintroduites dans l’économie et contribuent à relever le revenu par habitant. Entre 2003 et 2009, le PIB par habitant de l’Afrique a progressé de 2,7 % par an. Si l’on ne tient pas compte du plongeon de 2009, lié à la crise économique et financière mondiale, ce taux de croissance s’établit à 3,1 %. Cette augmentation renforce le pouvoir d’achat des populations et permet aux consommateurs de s’offrir des biens et des services jusque-là inaccessibles. La progression du PIB par habitant a accéléré la réduction de la pauvreté en Afrique subsaharienne. On estime qu’en moyenne, un point de pourcentage de croissance supplémentaire entraîne un recul approximatif de la pauvreté de 1.5 % (Fosu, 2011). En 1999, le taux de pauvreté de l’Afrique subsaharienne était de 58 %. Il est passé à 52 % en 2005 avant de tomber à 48 % en 2008 . Le taux annuel de recul de la pauvreté entre 1990 et 2008 a été de 2,2 %, un résultat sans précédent depuis le début des années 1980, date des premières données comparatives disponibles. Comme le suggèrent les simulations présentées dans la section suivante, le maintien d’un tel rythme dans les années à venir permettra à certains pays africains d’atteindre l’OMD relatif à la réduction de moitié de la pauvreté. Mais ce ne sera pas le cas partout.

La réduction de la pauvreté et l’amélioration des niveaux de vie requises par les objectifs de développement humain fixés pour l’Afrique exigeront une mobilisation massive de ressources. Parmi les moyens non financiers à solliciter, un engagement politique de tous les instants en faveur du développement humain, qui doit se traduire par une vision et des objectifs précis de mise en œuvre, ainsi que l’a démontré l’expérience du Rwanda. La présence de personnel qualifié pour appliquer ces politiques est elle aussi importante. Pour assurer des services, il faut avoir des hôpitaux, des écoles, du courant électrique, des routes, etc. Tout cela coûte cher à mettre en place et à entretenir. Selon certaines estimations, la réalisation des OMD relatifs à l’égalité des sexes et l’éducation d’ici 2015 exigerait entre 1,8 et 2,3 milliards USD par an. De la même façon, les dépenses de santé pour atteindre les OMD en la matière nécessiteraient entre 16,4 et 19,5 milliards USD par an. L’Afrique subsaharienne aurait besoin de 72 à 89 milliards USD de ressources additionnelles par an pour atteindre le niveau de croissance économique nécessaire si elle entend réduire de moitié le niveau de pauvreté de 1990 en 2015 (Atisophon et al., 2011). Dans l’agriculture, le développement des systèmes d’irrigation indispensables dans les zones où ils sont économiquement viables coûterait au continent quelque 54 milliards USD, sans tenir compte de la remise en état des dispositifs existants. Une autre estimation table sur un besoin annuel d’investissement de 40 milliards USD dans de nouvelles infrastructures, en plus de 40 milliards USD par an pour entretenir celles qui existent déjà (Gijon, 2008).

De tels progrès ne pourront être obtenus sans consacrer des moyens additionnels au développement humain. Jusqu’ici, l’essentiel de ces services supplémentaires ont été assurés par l’État, rendant leur existence sensible à la variation des recettes publiques. La plupart des pays africains ne collectent pas suffisamment de ressources intérieures pour satisfaire tous leurs besoins. Dans le passé, l’aide a joué un rôle capital mais les besoins sont tels qu’une seule source de capitaux ne peut les satisfaire. Il faut donc conjuguer différentes sources de financement – de l’APD traditionnelle aux IDE en passant par les transferts des migrants et les ressources intérieures, privées et publiques.

De nouvelles sources de financement pour les services pourraient provenir de la lutte contre la fuite de capitaux et le rapatriement des importants stocks déposés à l’étranger. Si les milliards de dollars qui sortent ainsi du continent chaque année étaient consacrés au développement humain de l’Afrique, la région serait en meilleure posture pour réaliser ses objectifs de développement. Entre 1970 et 2008, on estime autour de 700 milliards USD le volume de capitaux ayant fui l’Afrique (Ndikumana et Boyce, 2011). Ironie de l’histoire, parmi les huit pays dont les fuites de capitaux ont représenté plus de 1 milliard USD par an entre 2000 et 2008, cinq se retrouvent en queue du classement du développement humain (PNUD, 2011) et ont du mal à trouver les ressources financières pour améliorer le niveau de vie de leurs populations.

Compte tenu de la nature des flux financiers illicites et des difficultés entourant leur estimation, les études n’avancent pas toutes les mêmes chiffres. Global Financial Integrity estime ainsi le volume des capitaux sortis d’Afrique sur la période 1970-2008 à 854 milliards USD tout en soulignant que ce chiffre pourrait atteindre jusqu’à 1,8 milliard USD, si les calculs n’étaient pas compromis par des données inexistantes ou peu fiables pour un certain nombre de pays (Global Financial Integrity, 2010). Rappelons que l’estimation des fuites de capitaux recouvre les actifs financiers acquis légalement et illégalement et qui quittent un pays de manière illicite. Dès qu’ils sortent d’un pays illégalement, les flux de capitaux sont donc assimilés à des capitaux enfuis.

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