L'Afrique s'extrait du post-colonialisme
Métamorphose du rôle de l'Afrique dans la globalisation
On ne peut plus simplement diviser le monde entre Nord et Sud, pays développés et en voie de développement. Pour comprendre la complexité de ce bouleversement, nous reprenons et développons ici le concept de monde "à quatre vitesses" de James Wolfensohn, qui se divise en pays riches (affluent), convergents (converging), à la traîne (struggling) et pauvres (poor), en fonction de leur niveau de revenu et de leur rythme de croissance par rapport aux puissances industrialisées (Wolfensohn, 2007). Il en découle une nouvelle cartographie de la croissance à l'échelle mondiale : le niveau de vie de certains pays en développement commence à rattraper celui des pays riches, les autres peinent à percer un "plafond de verre" de revenus moyens, alors que les derniers ne parviennent pas à se libérer du joug de l'extrême pauvreté.
Deux périodes distinctes émergent. Pour la plupart des pays en développement, les années 1990 ont été une nouvelle "décennie perdue", puisqu'ils ont été freinés par les crises financières et l'instabilité (figure 6.1.). Certaines nations africaines ont continué de stagner. L'Afrique du Nord et du Sud est restée à la traîne, comme l'Amérique latine, les réformes ne suscitant qu'une croissance très modérée.
Figure 6.1 : Le monde à quatre vitesses dans les années 1990

Au cours des années 2000, avant la crise économique, une grande partie du monde en développement a bénéficié de sa première période de forte croissance depuis de nombreuses années (figure 6.2.). Le nouveau millénaire a vu, pour la première fois depuis les années 1970, le revenu par habitant des pays d'Afrique progresser plus rapidement que celui des pays à haut niveau de revenu. Le nombre des pays convergents – dont la croissance du revenu par habitant a progressé deux fois plus rapidement que celle des pays membres de l'OCDE à haut niveau de revenu – est passé de 12 à 65. Dans le même temps, le nombre de pays pauvres est passé de 55 à 25. La Chine et l'Inde ont crû à un rythme trois à quatre fois plus élevé que la moyenne des membres de l'OCDE durant la décennie 2000-10.
En Afrique, alors qu'un certain nombre de pays continuaient de croître moins rapidement – essentiellement en Afrique occidentale et centrale – il est frappant de constater que 19 pays sont entrés dans la catégorie "convergents" dans les années 2000, contre seulement deux dans les années 1990. La plupart de ceux qui ont franchi ce pas peinent toujours à contenir la pauvreté et les inégalités. Cependant, la carte ci-dessous illustre l'évolution spectaculaire de la croissance moyenne de l'Afrique en comparaison du reste du monde.
Figure 6.2 : Le monde à quatre vitesses dans les années 2000 (avant la crise économique mondiale)

L'étude des années durant lesquelles les pays de l'OCDE sont entrés en récession produit une image encore plus frappante : près de la moitié des économies africaines sont passées dans la catégorie "convergents" (tableau 6.1.). Cette évolution doit être considérée avec prudence, dans la mesure où l'ampleur de l'écart de performance économique entre les pays affluents et les autres en 2009 déforme l'image à moyen terme. Les données montrent cependant que la crise a fortement accéléré la modification de la répartition de la richesse dans le monde et que l'Afrique en a été le principal bénéficiaire. Il reste à voir si ce changement s'inscrira dans la durée ou si, au contraire, le retour à la croissance des pays membres de l'OCDE renverra certaines nations dans la divergence.
L'histoire de l'Afrique et de ses partenaires émergents tient une place de premier ordre dans la métamorphose de l'économie mondiale au cours des dix dernières années. En s'appuyant sur des politiques mieux ciblées, le continent a bénéficié d'une augmentation des investissements, des échanges et de l'aide, ainsi que des retombées macroéconomiques, politiques et stratégiques positives de la montée en puissance de grands pays émergents. L'intégration rapide des partenaires émergents dans l'économie mondiale a débuté dans les années 1980 et s'est accélérée depuis que la Chine a intégré l'Organisation mondiale du commerce, en 2001. Ce pays, comme l'Inde et d'autres, a bénéficié d'une forte croissance, d'une augmentation de sa puissance économique et de la réduction massive de la pauvreté.
Tableau 6.1 : Nombre de pays africains par catégorie dans le monde à quatre vitesses
| années 90 | années 2000 avant crise (2000-07) | années 2000 inclus crise (2000-09) | |
|---|---|---|---|
| Pays riches | 0 | 0 | 1 |
| Pays convergents | 2 | 19 | 28 |
| Pay à la traîne | 11 | 10 | 6 |
| Pays pauvres | 34 | 21 | 14 |
| Total | 49 | 50 | 49 |
On a pu constater un impact sur la croissance et la pauvreté, tant au niveau international que bilatéral, dans d’autres pays pauvres, y compris en Afrique. La dimension mondiale inclut l'impact sur les salaires, les taux d'intérêts, les prix des produits manufacturés et des matières premières, les déséquilibres mondiaux et les investissements nets. Cette dimension est rarement traitée dans le contexte de la réduction de la pauvreté. La plupart des analyses se concentrent sur les liens entre la Chine et l'Afrique : matières premières, échanges, investissement, crédits à l'export, aide et migration.
Il convient de noter que tous les pays d'Afrique ne bénéficient pas de l'arrivée des partenaires émergents. Si les pays riches en pétrole et en minéraux ont très largement tiré profit de ce phénomène, notamment ceux qui ont des relations diplomatiques avec Pékin, d'autres en ont à peine bénéficié.
L'effet « moteur de croissance » a été analysé et démontré, preuves à l'appui, par Garroway et autres (2010). Alors que dans les années 1990, le G7 a tiré la croissance des pays en développement, dans les années 2000, l'impact de la croissance chinoise sur les pays à niveau de revenu faible et moyen a progressé de manière importante. Pendant cette période, une augmentation de 1 % de la croissance chinoise a résulté en une hausse de 0.3 % pour les pays à faible niveau de revenu et de 0.4 % pour ceux de niveau moyen, alors que l'influence des pays de l'OCDE diminuait. Tout le monde ne s'accorde pas pour dire que cet essor, dynamisé par l'ancrage de la devise chinoise sur le dollar, est bon pour le développement des pays pauvres. Rodrik (2010) avance qu'elle renforce leur dépendance envers les exportations de matières premières non transformées et, du fait de la sous-évaluation du yuan, nuit à leur industrialisation. Au contraire, Garroway et autres (ibid.) estiment que l'effet moteur de croissance, en soutenant la demande mondiale pour des biens exportés par les pays pauvres, a bénéficié tant aux pays producteurs de pétrole qu'aux autres.
La hausse régulière de la demande mondiale a déclenché un « super cycle » des prix des matières premières (Standard Chartered, 2010). L'accélération de l'urbanisation et la croissance rapide des classes moyennes dans les pays émergents ont un fort impact sur la demande de produits de base. C'est particulièrement vrai de l'urbanisation. La consommation des denrées de base augmente rapidement lorsque les revenus s'approchent d'un niveau considéré comme étant celui de la "classe moyenne"2. De plus, les déséquilibres mondiaux ont poussé les prix des denrées de base à la hausse. Jusqu'en 2006, l'investissement des réserves de changes internationales de pays étrangers – en augmentation – dans les bons du Trésor américains a provoqué une baisse des taux d'intérêts à l'échelle mondiale, ce qui a encore dopé les prix de ces denrées. L'Afrique a profité de manière disproportionnée de ce phénomène, puisqu'elle produit les matières dont les prix sont le plus susceptibles d'augmenter et qu'elle détient le plus grand volume de ressources non encore exploitées (Collier, 2010).
S'il perdure, ce boom devrait profiter encore au continent. Au fur et à mesure que les pays émergents deviendront des économies avancées – et en l'absence de modification radicale de leur croissance – qu'ils s'enrichiront et que leur démographie gagnera en maturité, les possibilités d'exportations de l'Afrique augmenteront de pair. Une fois que les pauvres partageront cette nouvelle croissance, plus de deux milliards de personnes supplémentaires vivront dans des pays important des produits à forte main-d’œuvre, et les habitants des pays qui les exportent seront moins nombreux, ce qui ouvrira de nouveaux débouchés pour les produits africains. La croissance soutenue des géants émergents pourrait donc avoir des effets négatifs à court terme sur les secteurs productifs africains, mais pourrait améliorer les perspectives sur le long terme (Chamon et Kremer, 2006). Si l'on continue de lever les obstacles aux entreprises et aux échanges, les économies africaines bénéficieront de la délocalisation de la production hors des économies émergentes actuelles.
Le Fonds monétaire international (2011) pense que la modification des modes de production dans les grandes économies émergentes comme la Chine peut aider les pays à faible niveau de revenu à diversifier leur production. L'expérience de la Malaisie, de l'Indonésie et du Chili, fait valoir l'institution, montre que les pays pauvres mais riches en ressources naturelles peuvent diversifier leurs exportations au fur et à mesure qu'ils se développent, à condition que les revenus de ces ressources soient investis pour renforcer la capacité de production, y compris les infrastructures et le capital humain. Par ailleurs, l'Afrique doit promouvoir son secteur privé, comme l'ont réaffirmé les diverses éditions des Perspectives économiques en Afrique.
Les relations du continent avec ses partenaires émergents doivent donc être appréhendées dans le contexte du bouleversement de la répartition de la richesse au niveau mondial.
Thématique 2011
Quelles politiques les économies africaines doivent-elles mettre en oeuvre pour tirer avantage du renforcement de leurs relations avec les économies émergentes ? Ecoutez l'avis d'experts de tous horizons (en anglais).
Enquête sur les dépenses fiscales
Jean-Philippe Stijns, co-author of the "Public Resource Mobilisation" study, highlights Morocco's practices while observing their taxation policies.



