Vue d'ensemble

Après le déclenchement des protestations le 17 février 2011, lors de la « journée de la colère », la Libye est entrée dans une spirale de violence qui a plongé le pays dans un conflit armé toujours en cours au moment où nous écrivons. Ce conflit a créé une partition de fait entre les zones contrôlées par les autorités, dans l’ouest, et celles tenues par les forces antigouvernementales, dans l’est. Ces dernières sont soutenues par une coalition internationale qui a instauré une zone d’exclusion aérienne afin de les protéger des forces pro-Kadhafi.

La facture du conflit sera très lourde pour la Libye. La guerre a déjà paralysé l’économie du pays et presque interrompu la production pétrolière. Avec d’énormes revenus pétroliers pour une population relativement restreinte, et grâce à une politique de redistribution comprenant un système très complet de protection sociale et des subventions aux produits de base, la Libye jouit du troisième revenu national brut (RNB) par habitant d’Afrique et affiche les meilleurs indicateurs de développement humain (IDH) du continent. En 2010, la Libye a enregistré une croissance robuste estimée à 7.4 % et maintenu cette trajectoire jusqu’à l’éruption du conflit. Les autorités programmaient une augmentation de la production de pétrole à 2.5 millions de barils par jour (b/j) à l’horizon 2015, mais l’extraction et les ventes sont presque interrompues en raison des événements. Le produit intérieur brut (PIB) devrait fortement reculer en 2011 mais, avec la stabilisation politique du pays, l’économie devrait repartir en 2012. Il s’agit là de prévisions fortement entachées d’incertitude, personne ne sachant pour l’instant quelle sera l’issue du conflit.

La crise libyenne a par ailleurs déjà débordé le territoire national et affecte sérieusement plusieurs pays africains, notamment par les crises humanitaires qu’elle suscite aux frontières avec ses voisins, par la chute des transferts de fonds effectués par des millions d’Africains travaillant en Libye et par le gel mondial des avoirs du régime. Même si les autres producteurs de pétrole ont augmenté leur offre pour pallier la chute de la production libyenne, les primes de risque et les cours du marché vont probablement rester élevés.

Sur le front politique et de la sécurité, rien ne permet de pronostiquer à l’heure actuelle un calendrier de sortie de crise. Courant avril, la légitimité du Conseil national libyen (CNL), l’autorité autoproclamée de la zone rebelle dans l’est du pays, semblait de plus en plus reconnue par la communauté internationale et les défections de plusieurs membres du gouvernement et de diplomates ont significativement affaibli Kadhafi. À l’irruption de la crise, la Libye poursuivait la libéralisation de son économie, avec une ouverture politique graduelle. Mais les progrès en la matière étaient contradictoires et le mécontentement a gagné de nombreuses catégories sociales. La vague des révolutions survenues en Tunisie et en Égypte a par ailleurs donné confiance au peuple libyen dans la possibilité d’un changement de régime, déclenchant les manifestations et le bouleversement politique.

En termes de développement humain, la population risque de souffrir gravement des conséquences du conflit. Avant le déclenchement des événements, la Libye paraissait en mesure de réaliser tous les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) à l’échéance de 2015. Bien que l’État dispense gratuitement les soins de santé et l’éducation à ses citoyens, la priorité portait sur l’amélioration des deux secteurs en termes qualitatifs. Traiter les problèmes sociaux supposait notamment de s’attaquer au fort chômage des jeunes, de renforcer la préservation d’un environnement particulièrement fragile en Libye, de prévenir l’épuisement des ressources naturelles, d’encourager la participation des femmes à la vie économique et sociale et de réguler l’immigration clandestine. Toutes ces difficultés vont être exacerbées par le conflit.

L’Union européenne (UE) reste le premier partenaire commercial de la Libye. Mais les relations commerciales avec les économies émergentes, notamment la Chine et la Turquie, se développaient rapidement au moment de la crise. Ces partenaires jouaient alors un rôle prééminent dans la croissance alerte du secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) depuis que des sociétés étrangères avaient été sollicitées pour la réalisation des grands programmes publics d’infrastructures. À de rares exceptions, les investissements directs étrangers (IDE) restaient modestes en dehors du secteur pétrolier. La Libye se positionnait de plus en plus comme une « porte sur l’Afrique », une image correspondant à la volonté de la Turquie et de la Chine de renforcer leur présence économique sur le continent. Elle jouait aussi volontiers de ses partenariats avec les économies émergentes pour renforcer sa position lors des négociations avec les partenaires traditionnels. Les relations extérieures futures du pays dépendent de l’issue du conflit et du rôle respectif des pays impliqués aux côtés des belligérants. La France et le Royaume-Uni, qui ont été à l’avant-garde de la zone d’exclusion aérienne et du soutien aux rebelles, pourront ou non en retirer les meilleurs dividendes. La Chine et la Russie en revanche se sont montrées beaucoup plus réservées et ont souvent critiqué l’intervention militaire.

 

Figure 1 : Taux de croissance du PIB réel (N)

Tableau 1 : Indicateurs macroéconomiques

 2009201020112012
Taux de croissance du PIB réel-1.67.4-1916
Inflation IPC2.44.712.15.1
Balance budgétaire % PIB7.120.9-7.16.8
Balance courante % PIB18.528.413.722.7

Développements économiques récents et perspectives

Tableau 2 : Ventilation sectorielle du PIB (en pourcentage)

 20052010
Agriculture, foresterie, pêche et chasse2.22.7
Agriculture, élevage, pêche et exploitation forestière--
dont agriculture--
dont cultures vivrières--
Mines et extraction65.854.3
Mines, industries manufacturières et services d'utilité publique--
dont pétrole65.654.1
Industries manufacturières4.76.3
dont hydrocarbure--
Electricité, gaz et eau1.31.5
Electricité, eau et assainissement--
Construction48.7
Vente en gros et de détail, hôtels et restaurants44.9
dont hôtels et restaurants--
Transports, entreposages et communications3.64.7
Transport et stockage, information et communication--
Finance, immobilier et services aux entreprises7.58.4
Intermédiation financière, services immobiliers, services aux entreprises et autres services--
Services des administrations publiques78.2
Administration publique et défense, sécurité sociale, éducation, santé et travaux sociaux--
Administration publique, éducation, santé--
Administration publique, éducation, santé et autres services sociaux et personnels--
Administration publique, éducation, santé et travaux sociaux, services communautaires, sociaux et personnels--
Administration publique, éducation, santé et travaux sociaux, services communautaires et sociaux--
Autres services communautaires, sociaux et personnels--
Autres services0.10.1
Produit intérieur brut aux prix de base / au coût des facteurs100100

L’économie libyenne a rebondi en 2010 avec une croissance de 7.4 %, alors qu’elle s’était contractée de 1.6 % l’année précédente avec la chute de ses revenus pétroliers. Ceux-ci avaient en effet reculé de 40 % en 2009, en raison du plongeon des cours mondiaux du pétrole et du respect par la Libye de la limitation des quotas décidée par l’Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP). Bien que ce repli des revenus du pétrole ait affecté les recettes publiques, son large excédent budgétaire a permis à la Libye de poursuivre une politique budgétaire expansionniste. Ce faisant, les autorités ont limité l’impact de la récession mondiale sur la population, qui a en fait bénéficié de la baisse de l’inflation elle même provoquée par le repli des prix des produits de première nécessité. Le faible niveau d’exposition des banques libyennes au système financier mondial, l’étroitesse du secteur commercial non pétrolier et un usage prudent des réserves du pays, y compris des fonds souverains, a protégé la Libye des chocs extérieurs.

Mais la croissance économique a fortement marqué le pas avec le conflit et l’interruption quasi totale de la production de pétrole. Sur fond d’escalade de violence et de pénuries, les cours du brut ont rebondi à 120 dollars (USD) le baril, dépassant les sommets atteints deux ans auparavant. À long terme, le risque le plus important est lié à la possible destruction des champs pétrolifères. Des bombes ont été larguées à proximité de ces zones et des oléoducs et des dégâts matériels ne sont pas à exclure.

En dépit des efforts de diversification de l’économie, le secteur pétrolier reste le principal facteur de la santé de l’économie libyenne et de sa future reprise. Le pays dispose de la neuvième réserve de pétrole au monde et de la deuxième réserve de gaz naturel du continent africain. Le quart seulement du territoire national a été exploré, ce qui laisse augurer d’un énorme potentiel de croissance du secteur. En 2010, la production s’est accrue pour atteindre, selon les estimations, 1.48 million de b/j. Pourtant, les plans officiels de porter la production à 3 millions de b/j à l’horizon 2015 ont été révisés à 2.5 millions, par souci de ne pas devancer la demande. La production ne retrouvera sans doute pas avant plusieurs mois ses niveaux d’avant le conflit mais le pays disposera d’une marge de manœuvre suffisante pour exploiter ses ressources naturelles et soutenir sa croissance à long terme – pour autant que les infrastructures pétrolières ne soient pas trop touchées.

Tirée principalement par l’investissement public et la consommation publique, la croissance hors secteur pétrolier est restée vigoureuse en 2010 et la poursuite des ambitieux programmes d’investissement public devrait la soutenir à moyen terme. Le BTP devrait rester le secteur hors pétrole le plus important.

 

Tableau 3 : Composantes de la demande

 En pourcentage du PIB (à prix courants)Pourcentages de variation, en volumeContributions aux variations du PIB
20022009201020112012201020112012
Formation brute de capital49.734.912.6-18.5205-7.78.3
Publique27.925.414-18204-5.56.2
Privée21.89.59-20201-2.22.2
Consommation finale44.5475.7-3.86.93.5-2.34.9
Publique14.117.5-0.8-2.97.3-0.2-0.61.7
Privée30.529.59.2-4.36.83.6-1.73.2
Secteur externe5.718.2----1.1-92.8
Exportations46.6648.4-31.326.94-15.311.1
Importations-40.8-45.810.7-12.615.5-5.26.3-8.4
Taux de croissance du PIB réel-----7.4-1916

Politiques macroéconomiques

 

Politique budgétaire

Les autorités s’aménagent traditionnellement de larges excédents budgétaires en profitant de leurs fortes recettes pétrolières tout en sous-estimant volontairement les cours du pétrole dans leurs prévisions. L’excédent budgétaire en 2010 (13.5 %) a cependant été inférieur à la moyenne historique, pour un budget déclaré de 46 milliards USD. Ce budget 2010, le plus considérable de l’histoire du pays, a augmenté de 32 % par rapport à l’exercice précédent. Mais en raison des événements, il est probable que le pays connaisse bientôt son premier déficit budgétaire de l’ère contemporaine.

Grâce à ses derniers excédents budgétaires, la Libye a accumulé de larges réserves en devises. En 2009, elle avait la deuxième dette publique la plus faible des 139 pays examinés par le Forum économique mondial (FEM), équivalant à seulement 3.9 % de son PIB. Selon sa banque centrale (BCL), la Libye n’a pas de dette extérieure. D’après les estimations du Fonds monétaire international (FMI), les avoirs nets étrangers détenus par la BCL et la Libyan Investment Authority (LIA), le plus riche fonds souverain du pays, approchaient en 2010 les 150 milliards USD, soit environ 160 % du PIB.

Le LIA a été créé en 2007 avec un capital initial de 65 milliards USD, pour réinvestir une part substantielle des richesses pétrolières du pays. Sa stratégie de prudence dans les investissements lui a permis de sortir de la crise économique mondiale quasiment indemne. Le LIA a adopté depuis une stratégie plus agressive, investissant en Europe, en Afrique et en Amérique latine avec l’intention de profiter des opportunités de la sortie de crise. Une nouvelle loi a clarifié en 2010 le cadre réglementaire du LIA, statuant que celui-ci devait investir à l’étranger sur une base commerciale et sans prendre de risque, afin de préserver la part des générations futures de la richesse nationale. La loi autorise aussi le LIA à thésauriser ses profits, le dispensant désormais de transférer des fonds au budget national. Bien que les avoirs étrangers du pays soient pratiquement tous gelés, ils permettront largement après le conflit de financer son développement.

L’année 2011 devrait marquer un net recul des dépenses publiques hors défense nationale par rapport à l’augmentation record observée en 2010, portée par la hausse des cours pétroliers qui a conforté le gouvernement dans sa détermination à investir dans les infrastructures vieillissantes du pays. Avant l’éclatement du conflit, les autorités considéraient qu’investir dans les liaisons routières, les télécommunications et l’immobilier commercial et résidentiel conditionnait la diversification de l’économie. Elles avaient donc annoncé un programme triennal d’investissement dans les infrastructures.

Selon les données des Nations Unies, les dépenses d’éducation et de santé ont représenté respectivement en moyenne 2.7 et 1.9 % du PIB au cours de la période 2000-07. Une forte proportion des dépenses publiques sert de longue date à financer les subventions aux denrées alimentaires de base, à l’électricité et au logement. En 2010, près du septième du budget total a été alloué au fonds de garantie contre les fluctuations des prix. Les dépenses sociales devraient repartir de plus belle en réaction aux événements.

La masse salariale du secteur public absorbe elle aussi traditionnellement une large proportion du budget national. En dépit de continuels efforts pour contenir la pression du secteur public, la masse salariale s’est accrue d’environ 15 % en 2010 selon les données du FMI. En 2010, les fonctionnaires ont été exemptés de l’impôt sur le revenu, une mesure qui a de fait augmenté leur revenu et réduit le fossé entre les rémunérations du secteur privé et celles du secteur public, mais qui n’a représenté pour l’État qu’un manque à gagner de 160 millions USD. Une nouvelle loi sur la fonction publique était à l’étude début 2011 qui prévoyait de doubler les rémunérations des fonctionnaires en 2011 pour réduire les écarts avec les salaires du privé. Après le conflit, les autorités relanceront probablement ces propositions, ce qui entraînera une augmentation durable des salaires de la fonction publique.

Une loi de 2010 simplifiant la taxation des revenus visait à améliorer la discipline fiscale et à stimuler à long terme les recettes publiques non pétrolières. Cependant, plusieurs lois adoptées en 2010 en faveur des entreprises privées affecteront les recettes non pétrolières en accordant des moratoires temporaires sur leurs taxes et droits de douane. Les pouvoirs publics devront consentir d’autres gestes pour attirer les investisseurs.

Les dépenses non budgétaires ont significativement baissé ces dernières années. Néanmoins, le manque de transparence dans l’élaboration du budget perdure et les méthodes comptables peuvent être pesantes et porter à confusion. De grands progrès ont cependant été accomplis en 2010, notamment en intégrant le budget des investissements dans le budget ordinaire, en améliorant la définition des lignes budgétaires et en apurant les comptes bancaires du gouvernement. Avant le déclenchement du conflit, le gouvernement était en train de préparer un budget triennal d’investissement, afin de préserver ses engagements des fluctuations des cours pétroliers.

Les autorités s’étaient aussi saisies de la nécessité de renforcer la coordination entre, d’une part, la commission de la planification et des finances du Congrès général du peuple (CGP), qui met en œuvre la politique budgétaire et, d’autre part, la BCL, qui conduit la politique monétaire.

 

Tableau 4 : Opérations financières de l'État (en pourcentage du PIB)

 2002200720082009201020112012
Recettes totales (avec dons)46.261.579.960.268.350.559.9
Recettes fiscales4.12.73.65.452.44.1
Recettes pétrolières36.555.772.253.662.146.954.6
Dons-------
Autres revenus5.61.621.21.21.21.2
Dépenses totales (et prêts nets) (a)36.134.845.453.147.457.553.1
Dépenses courantes24.113.217.824.821.529.626.6
Sans les intérêts24.113.217.824.821.529.626.6
Salaires9.17.87.910.99.612.110.3
Biens et services4.13.22.93.12.73.73.4
Intérêts0000000
Dépenses en capital1217.326.227.225.226.625.8
Solde primaire1026.734.57.120.9-7.16.8
Solde global1026.734.57.120.9-7.16.8

Politique monétaire

Avant les événements, la BCL était la seule institution en charge de la mise en œuvre de la politique monétaire mais, comme elle ne maîtrise pas réellement l’inflation, elle n’affichait pas d’objectifs en la matière. Des facteurs exogènes comme les cours mondiaux du pétrole et des matières premières ou les dépenses publiques ont de fortes incidences sur l’inflation et limitent de ce fait la marge de manœuvre de la BCL. Au moment où nous écrivons, des informations circulaient quant à la désignation d’une nouvelle autorité monétaire, la Banque centrale de Benghazi, qui aurait les mêmes compétences, et la nomination d’un gouverneur de la BCL dont le siège serait installé à titre provisoire dans cette ville.

L’arrimage du dinar libyen aux droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI ancre solidement la monnaie en limitant son exposition aux fluctuations des grandes devises. Le taux de change s’est apprécié de quelque 5 % en 2009, avant de se déprécier d’environ 1.7 % en 2010 (jusqu’en août). Le dinar devrait rester arrimé aux DTS sur toute la période de prévision, car le système financier est en voie de consolidation avant l’adoption d’un éventuel système de taux de change plus flexible.

L’inflation avait atteint 10.4 % à la veille de la crise économique mondiale, selon les chiffres du FMI, mais la baisse des revenus pétroliers et la chute du prix des matières premières, conjuguées à un recul des dépenses publiques, l’ont ramenée à 2.4 % en 2009. Avec la récupération des recettes pétrolières et des cours mondiaux des matières premières, ainsi que l’augmentation des dépenses publiques et la fermeté de la consommation, l’inflation est remontée à 4.7 % en 2010. Elle devrait encore progresser en 2011 en raison des perturbations de la production et de la hausse du coût des importations. Les subventions aux denrées de base, aux carburants, à l’électricité et au logement réduisent l’impact de l’inflation sur le consommateur libyen.

En réaction à la chute des recettes pétrolières en 2009, la BCL avait abaissé à 3 % son taux directeur avant de le relever à 5 % en 2010. Une décote du crédit par les institutions spéciales de crédit (ISC) a toutefois limité les conséquences de cet ajustement et a servi d’instrument de contrôle de la liquidité intérieure.

Grâce à leur exposition limitée aux marchés internationaux et à leur politique de prudence, les banques libyennes n’ont généralement pas été touchées par les turbulences financières mondiales. En dépit d’une liquidité excessive du système bancaire, les entreprises privées du pays doivent néanmoins toujours se battre pour accéder au crédit. La bourse libyenne, créée en 2007, en est encore à ses débuts. Mais en raison de son faible degré d’intégration dans l’économie mondiale, elle aussi a été largement protégée de la dépression mondiale.

 

Position extérieure

Les comptes courants de la Lybie, grand exportateur de pétrole, dépendent totalement des hydrocarbures : le pétrole, le gaz naturel et les produits pétroliers représentent environ 97 % des exportations. La balance commerciale du pays a de longue date dégagé un excédent équivalant à environ 40 % du PIB, mais cet excédent a décliné aux environs de 18.5 % en 2009 quand les recettes pétrolières ont plongé. Il est remonté autour de 30 % du PIB en 2010, en phase avec la récupération de la production pétrolière et des cours. Il devrait retomber à moins de 14 % sous l’effet des déchirements politiques actuels, puis repartir à la hausse en 2012.

Les exportations non pétrolières se sont améliorées en 2010, en raison principalement d’une augmentation des exportations de produits alimentaires transformés vers les marchés arabes et africains. En 2010, la Libye a produit pour la première fois un excédent de farine, grâce à des crédits publics à la création de minoteries. D’autres projets ont été lancés, comme la vente d’œufs fécondés dans les pays du Golfe. Mais les exportations non pétrolières de la Libye restent handicapées par la faiblesse de ses infrastructures d’exportation.

La forte demande intérieure, alimentée en partie par les projets publics de développement, a tiré les importations, mais celles-ci restent inférieures d’un tiers environ aux exportations. Le FMI estime que les avoirs nets étrangers du LIA et de la BCL totalisaient 150 milliards USD fin 2010, l’équivalent d’environ 160 % du PIB. Selon la BCL, la Libye n’a pas de dette extérieure.

Depuis sa candidature à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2004, la Libye a progressivement réformé l’encadrement du commerce. Les autorités ont réduit les subventions et les monopoles d’État sur les importations. Elles ont limité le nombre de barrages aux importations, supprimé les tarifs imposés sur les importations, remplacés par une taxe fixe, et réduit le nombre des produits soumis à une licence d’importation. Depuis 2010, au moins 40 % des produits originaires de pays arabes sont exemptés de droits portuaires, en tant que matériels indispensables aux projets publics d’infrastructures.

La Libye est partie prenante à nombre d’accords commerciaux régionaux tels la Grande zone arabe de libre-échange (Gafta) et l’Union du Maghreb arabe (UMA). Elle entretient des liens avec la Communauté des États sahélo-sahariens (Cen-Sad) et le Marché commun d’Afrique australe et d’Afrique orientale (Comesa). La Libye a conclu des accords de double imposition avec 12 pays et signé des traités bilatéraux d’investissement avec 19 pays d’Europe, d’Afrique, du Moyen Orient et d’Asie.

Avant les affrontements politiques, la Libye négociait un accord-cadre avec l’UE, son principal partenaire commercial, prévoyant des clauses de libre-échange commercial. Selon la Commission européenne, un tel accord pourrait, à l’horizon 2018, augmenter de près de 7.8 % les exportations libyennes vers l’UE et augmenter jusqu’à 15.3 % les importations en provenance d’Europe.

Les opportunités d’IDE s’ouvrent progressivement et pourraient se multiplier avec la création d’une zone franche économique spéciale à Misrata et la perspective d’une deuxième à Zwara. Une loi d’encouragement à l’investissement a été adoptée en avril 2010 en vue d’augmenter les IDE en phase avec les priorités nationales. Les IDE ont fortement reculé par rapport aux niveaux records précédents (plus de 4 milliards USD), pour s’établir autour de 2.7 milliards USD en 2009, selon les données des Nations Unies.

 

Tableau 5 : Comptes courants (en pourcentage du PIB)

 2002200720082009201020112012
Balance commerciale10.939.250.625.632.91825.9
Exportations de biens (f.o.b.)44.76377.762.867.658.563.3
Importations de biens (f.o.b.)33.823.827.137.234.740.537.4
Services-5.2-2.6-3.1-5.5-3.1-3.2-2.8
Revenu des facteurs1.21.10.910.411.2
Transferts courants-4-0.3-1.3-2.6-1.8-2-1.6
Solde des comptes courants337.54718.528.413.722.7

Figure 2 : Part de l’encours de la dette extérieure dans le PIB et ratio du service de la dette sur les exportations (en pourcentage)

Questions structurelles

Développement du secteur privé

À la veille de la crise politique, la Libye avait accompli d’importantes étapes en vue de l’amélioration du climat des affaires. Mais l’activité du secteur privé a été interrompue par les événements. Les réformes antérieures, dont l’adoption des dix nouvelles lois de 2010, visaient à faciliter les affaires et l’investissement. Dans la plupart des cas, chaque nouvelle loi en a remplacé plusieurs autres, renforçant la transparence du cadre législatif et le rendant plus favorable aux entreprises. C’est notamment le cas du nouveau code du commerce, qui a repris et clarifié plus de 90 anciennes lois commerciales. D’autres règles sont venues réguler des secteurs économiques récemment implantés en Libye, comme la bourse des valeurs, les télécommunications et les zones franches. Les droits de douane ont été simplifiés et des dispositifs fiscaux sur le revenu ont été mis en place pour encourager la discipline fiscale.

Plusieurs lois prévoient des avantages directs aux entreprises privées. Un texte en particulier a flexibilisé l’emploi et réduit de 90 à 75 % le quota obligatoire minimal d’employés libyens dans une entreprise. Une nouvelle loi sur l’investissement propose aux investisseurs étrangers cinq ans d’exemptions de taxes douanières et d’imposition du revenu ; elle prévoit aussi d’autres incitations pour les investisseurs dans une gamme de projets déterminée ou dans des programmes contribuant à la sécurité alimentaire et à la protection de l’environnement. La loi 15 adoptée en 2010 a été introduite par la BCL pour faciliter l’accès au crédit des petites et moyennes entreprises (PME) en leur ouvrant le crédit-bail dans l’immobilier et le règlement par échéances.

Cet arsenal législatif démontre la forte détermination des autorités à promouvoir le développement du secteur privé. Le véritable enjeu, cependant, réside dans leur mise en œuvre. Enfin, si la simplification du droit commercial est favorable à l’environnement des affaires, une plus grande stabilité du cadre réglementaire devrait aussi encourager le secteur privé libyen.

En dépit de ces avancées, certaines caractéristiques de l’économie libyenne entravent toujours la croissance des entreprises privées, des PME notamment. Dans le secteur du BTP par exemple, qui réalise le plus fort taux de croissance de l’activité hors secteur pétrolier, les sociétés libyennes privées sont systématiquement écartées du marché. Les compagnies publiques en charge de la mise en œuvre des grands programmes d’infrastructures privilégient les entrepreneurs étrangers, qui leur apportent de l’expertise et sont capables de former la main-d’œuvre locale.

Les compagnies libyennes privées sont également discriminées dans l’accès au crédit. Certes, le crédit bancaire au secteur privé a augmenté, avec un ratio de leurs crédits rapportés au total des crédits doublant de 2008 (10 %) à 2010 (20 %). Mais les sociétés libyennes, notamment les PME, se plaignent toujours de difficultés. L’une des explications de cet étranglement paradoxal du crédit dans un contexte de forte liquidité réside dans l’aversion au risque qui dissuade les banques libyennes de prêter aux PME. Ces banques préfèrent nettement financer les grandes entreprises du secteur public ou des entreprises étrangères, plutôt que des PME qui souvent ne leur offrent pas de garanties suffisantes. Ce problème est exacerbé par les moyens limités de nombreuses PME, que les prêteurs ignorent en raison de la faiblesse de leur plan d’exploitation et de l’opacité de leur comptabilité. La BCL s’efforce de développer le crédit au secteur privé, sur la base de la loi 15, en amputant le rendement des certificats de dépôt afin de décourager les banques de conserver de larges dépôts à la banque centrale. Les décideurs politiques, d’un autre côté, redoutent qu’un élargissement du crédit ne provoque une surchauffe de l’économie hors secteur pétrolier. L’enjeu pour eux est d’ajuster le crédit pour le rendre accessible aux entrepreneurs privés libyens.

Ces dernières années, le secteur financier libyen a également mis en œuvre d’importantes réformes. Les banques publiques ont été graduellement privatisées et des partenaires étrangers conviés à rejoindre le secteur bancaire local pour favoriser le transfert de compétences, faire jouer la concurrence et moderniser les services financiers du pays. Six des 16 banques libyennes opèrent désormais avec le concours de partenaires étrangers et plus aucune banque n’est détenue à 100 % par l’État. En août 2010, l’établissement italien UniCredit a été la première banque à capitaux étrangers autorisée à ouvrir une succursale en Libye. La BCL avait auparavant déclaré son intention d’accorder deux licences de ce type mais elle a révisé ce plan, de crainte que l’introduction simultanée de deux filiales étrangères dans le système financier ne lèse sévèrement les banques de la place. La BCL s’est déclarée prête à accorder une autre licence en 2011.

En poursuivant le processus de privatisation des banques, la BCL cherche à renforcer son rôle de supervision et de régulation. Elle a élaboré un plan stratégique 2009-11 qui implique des mesures allant dans le sens du respect des principes de Bâle. Des réformes significatives sont envisagées pour mieux superviser la publication des comptes ou les procédures de vérification sur place, avec de nouvelles règles concernant les créances immobilisées et la gestion du risque bancaire. Un système de règlement brut en temps réel est mis en place pour faciliter les compensations interbancaires, permettant aux établissements un meilleur contrôle de leur comptabilité tout en renforçant le rôle de supervision de la BCL. Le système bancaire libyen est bien capitalisé, mais il souffre d’un excès de liquidité. Les ISC en sont partiellement la cause, car elles court-circuitent les banques commerciales en proposant des prêts bonifiés. Les autorités libyennes paraissent cependant sensibles aux pressions les encourageant à réformer les ISC. Deux grandes ISC n’ont pas eu de budget affecté en 2010 et seule la Real Estate Bank a reçu des fonds publics. Le crédit-bail, l’assurance et la finance islamique font partie des secteurs financiers ayant un fort potentiel de croissance.

 

Autres développements récents

En mars 2010, le Bureau des privatisations et de l’investissement, l’organisme chargé de superviser le processus de privatisation, a annoncé que la Libye avait l’intention de privatiser la moitié de son économie dans la prochaine décennie. Depuis dix ans, 110 compagnies d’État ont été privatisées, soit un tiers du total. La bourse libyenne, créée en 2007, se développe, 25 sociétés y étant cotées en 2010. Deux grandes sociétés de télécommunications et une firme sidérurgique sont proposées à la privatisation. La bourse s’est également ouverte en 2010 aux investisseurs étrangers, une nouvelle loi autorisant les investisseurs non résidents à acquérir jusqu’à 5 % des actions d’une société. Dans l’ensemble cependant, le processus de privatisation a été plus lent que prévu en 2010, en partie en raison du désintérêt des investisseurs étrangers. Comme le programme de privatisations n’a pas pour finalité de générer du capital à court terme, mais plutôt de réduire la dépendance de l’économie envers le pétrole et de créer des emplois, le pays adopte une approche relativement prudente.

Les efforts des autorités pour réduire la taille du secteur public se poursuivent. Le transfert de 400 000 fonctionnaires vers le privé a été engagé en 2006. Dans la phase de réinsertion prévue par ce programme, les employés perçoivent leur salaire tout en bénéficiant d’une formation et d’un suivi de carrière. En 2009, 200 000 personnes restaient à réorienter. Les autres avaient, soit rejoint le secteur privé, soit étaient partis en retraite anticipée. L’opinion continue de considérer les emplois publics préférables à ceux du secteur privé, mais l’écart des rémunérations entre les deux secteurs peut inciter de plus en plus les intéressés à quitter le secteur public.

La Libye a engagé en 2008 un plan d’investissement de cinq ans portant sur 225 milliards USD et destiné à moderniser les infrastructures vieillissantes du pays. Ce plan prévoit des dépenses pour les transports, les communications, l’énergie et les équipements publics ainsi que pour le foncier commercial, résidentiel et industriel. Dans ce cadre, le pays met actuellement en œuvre un plan de développement triennal couvrant la période 2010-12, pour un montant d’environ 68 milliards USD. Mais un grand nombre des projets d’investissement ont été différés en 2010 et les décaissements ont été bloqués, pour des raisons qui restent obscures. Il peut s’agir d’une réaction des autorités à de récents scandales de corruption, mais aussi du constat que le pays n’a qu’une capacité limitée pour absorber un programme aussi ambitieux. L’Autorité des projets publics, instituée au printemps 2010 pour superviser et réexaminer les grands investissements publics, est en train de tous les reconsidérer. Rien n’a filtré sur un éventuel redémarrage des projets gelés. Le blocage des financements a alimenté l’incertitude des entrepreneurs étrangers et dégradé leur perception du climat de l’investissement en Libye. Mais la décision de centraliser la supervision des projets et la gestion des dépenses d’infrastructures devrait jouer en faveur de l’efficacité et de la transparence.

La gestion des ressources naturelles a toujours été négligée en Libye et, si elle s’améliore graduellement, elle part de très loin. Le Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud) offre son assistance technique à travers plusieurs projets de l’Autorité générale de l’environnement (AGE), le principal organisme environnemental de Libye. La promotion des énergies renouvelables n’a pas fait de réels progrès ces dernières années. L’Autorité des énergies renouvelables n’en a pas moins affirmé que le pays atteindrait son objectif de produire 10 % de son électricité à partir des énergies renouvelables à l’horizon 2020.

L’agriculture a concouru au PIB à hauteur de 3.5 % en moyenne sur la période 2004-09, selon les données de la BCL. Elle représente cependant 6 % de la population active et emploie davantage d’ouvriers que l’industrie pétrolière. En dépit de l’intention des autorités de renforcer l’autosuffisance du pays dans ce domaine, la Libye importe près de 75 % de ses aliments. La sécheresse subie en 2010 aura probablement entraîné une augmentation de ces importations. La politique agricole a lentement évolué ces dernières années. L’objectif de l’autosuffisance a cédé le pas à celui de s’assurer à l’étranger la fourniture de denrées. La Libye a engagé plusieurs projets de location de terres cultivables en Ukraine, au Liberia et au Mali et elle négocie un projet comparable avec la Turquie.

Thème annuel

L’UE domine le marché libyen dans le domaine du commerce et celui des IDE, mais les échanges de la Libye avec les économies émergentes, Chine et Turquie en tête, se développent rapidement depuis quelques années.

Selon des données européennes de 2009, la Chine est le deuxième partenaire commercial de la Libye après l’UE. Le volume des échanges entre les deux pays s’élèverait à 4.9 milliards USD au troisième trimestre 2010, un chiffre en hausse de 46.5 % en un an. L’augmentation des achats de pétrole libyen explique largement cette évolution, mais les exportations chinoises vers la Libye se sont également accrues (de 3.8 %), tirées par des ventes de machines-outils. La première liaison aérienne directe entre Pékin et Tripoli a été inaugurée en novembre 2010, une autre preuve des liens d’affaires croissants entre les deux pays.

Un rapport établi par l’UE en 2009 montre que la Turquie est devenue le quatrième partenaire commercial de la Libye, derrière les États-Unis. La valeur des échanges entre les deux pays s’est montée à 2.2 milliards USD en 2009, en hausse de 60 % en un an, et alors même que la Turquie n’importe plus de pétrole libyen. Depuis décembre 2009, la politique des visas s’est assouplie pour les hommes d’affaires des deux pays, une initiative qui, de source officielle turque, a grandement facilité leur commerce bilatéral. La Turquie a été le premier pays non arabe à bénéficier d’un tel accord.

Les autres principaux partenaires émergents de la Libye sont le Brésil, la Corée, l’Inde et la Russie qui, selon les données de l’UE en 2009, occupent respectivement la 7e, 8e, 9e et 19e places au classement des partenaires commerciaux du pays.

En termes d’IDE, les flux en provenance de ces économies émergentes restent faibles, étant donné que les opportunités d’investissement en Libye sont limitées par l’étroitesse du secteur privé et la politique des autorités. En 2010, la Turquie a déclaré avoir effectué pour 60 millions USD d’IDE en Libye, dont plus de la moitié dans le secteur de l’énergie. L’ambassade de Chine a déclaré qu’au troisième trimestre 2010, ce pays avait investi 43.5 millions USD en Libye, principalement dans le secteur du BTP.

Les IDE en provenance de ces deux pays devraient s’accroître substantiellement dans les prochaines années. En décembre 2009, la Turquie a signé avec la Libye huit traités bilatéraux d’investissement, y compris des accords de protection de ces investissements. En septembre 2010, la Turquie a réservé 45 milliards USD pour investir en Libye dans les dix prochaines années. En juillet 2010, la Libye et la Chine ont également signé un accord de protection de l’investissement.

Le secteur du BTP a suscité un grand nombre de nouveaux partenariats économiques entre les entreprises publiques libyennes et des entreprises turques et chinoises aussi bien que brésiliennes, indiennes, russes et sud-coréennes. Selon le World Bulletin, les projets de construction pris en charge en Libye par des contractants turcs ont dépassé 15 milliards USD en 2010, ce qui représente 70 % des activités du secteur dans le pays. Une vingtaine d’entreprises chinoises se sont installées dans différents secteurs du pays et des entreprises chinoises du BTP ont elles aussi remporté de nombreux projets d’envergure. Deux contrats d’une valeur de 2.49 milliards USD ont été attribués à la China Civil Engineering and Construction Corporation (CCECC) pour la construction d’une partie du réseau ferroviaire libyen. Des discussions sont en cours pour la création d’une zone industrielle spéciale réservée à l’industrie chinoise.

La Libye continue de préférer les entreprises européennes ou américaines pour la direction ou la planification des projets, mais elle privilégie les entreprises du bâtiment asiatiques, est-européennes et sud-américaines au stade du chantier. Les autorités libyennes paraissent estimer que ces dernières offrent un bon rapport qualité-prix, notamment pour les projets les moins sophistiqués. Elles leur préfèrent néanmoins les firmes européennes ou américaines pour les projets à haute technicité. Cette état d’esprit transparaît au niveau des consommateurs, qui considèrent les produits en provenance des pays émergents – à savoir la Chine, la Turquie et la Corée – comme l’occasion d’acheter meilleur marché des produits finis et des biens de consommation courante, même s’ils sont de qualité inférieure. La présence croissante de ces produits a élargi le choix du consommateur final et soulagé le pouvoir d’achat de nombreux Libyens. Dans quelques catégories de produits, comme les aliments transformés, les importations en provenance des partenaires émergents entrent en rude compétition avec une industrie libyenne naissante.

Les décideurs politiques libyens sont bien conscients que les partenariats avec les économies émergentes renforcent leur position vis-à-vis des autres pays, notamment leurs partenaires traditionnels. En réponse au soutien américain à la Suisse lors de la querelle diplomatique entre Berne et Tripoli, le dirigeant de la NOC (la compagnie pétrolière nationale), Shukri Ghanem, a déclaré que son pays pourrait préférer les firmes pétrolières russes ou chinoises aux américaines. De façon analogue, lors du sommet Afrique-UE de décembre 2010, le colonel Kadhafi n’a pas manqué de remarquer que si les négociations piétinaient, la Libye pouvait se tourner vers de nombreux autres partenaires, notamment la Chine, l’Inde, la Russie et le Brésil.

Dans le cas de la Turquie, l’étroitesse des liens diplomatiques entre les deux nations a facilité le renforcement de leur partenariat économique. Pour avoir appartenu à l’empire ottoman pendant plus de trois siècles, la Libye revendique des affinités naturelles avec la Turquie. La diplomatie turque, notamment par son approche de la question palestinienne, a également rapproché les deux pays. En novembre 2010, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a reçu le prix Kadhafi des droits de l’homme. Cette relation politiquement étroite peut aussi expliquer l’heureuse conclusion des négociations économiques entre les deux pays.

Les relations diplomatiques entre la Chine et la Libye sont plus délicates. Ces dernières années, les visites de personnalités de haut rang se sont accélérées entre les deux pays, avec notamment la présence d’un fils du colonel Kadhafi, Saïf al-Islam, à l’exposition de Shanghai. De hauts responsables libyens ont toutefois évoqué publiquement leurs craintes concernant les intérêts économiques chinois dans le reste de l’Afrique. La Chine a révélé que la Libye l’avait approchée pour un projet conjoint de liaison routière vers le Niger et pour plusieurs projets ferroviaires sur le continent africain, laissant augurer d’une possible coopération sino-libyenne en Afrique. D’autres déclarations moins amènes d’officiels libyens indiquent toutefois que la Libye considère la Chine comme un concurrent d’envergure sur le marché africain, où les deux pays investissent beaucoup et cherchent à accroître leur influence.

La Libye a résisté à des tentatives plus agressives de la Chine de pénétrer sur son marché. En mars 2009, la NOC a bloqué une tentative de la Compagnie pétrolière nationale chinoise (CPNC) de racheter Verenex, une société canadienne qui avait récemment découvert en Libye un gisement estimée à 1.2 milliard de barils. La NOC s’est prévalue d’un droit de préemption lui permettant de s’opposer a cette vente et a racheté elle-même les avoirs de Verenex. Des observateurs ont estimé qu’il s’agissait là d’une manœuvre délibérée à l’encontre de la Chine, mais le président de la NOC a soutenu que le rachat ne répondait qu’à des « raisons commerciales ».

La Libye présente pour les partenaires émergents un potentiel de développement dans les secteurs conventionnels comme le gaz et le pétrole, mais également dans la pétrochimie, le BTP, le commerce de détail et le tourisme. Les investisseurs cherchent également à utiliser la Libye comme une « porte sur l’Afrique », selon une expression favorite des officiels libyens. Bien que cela puisse être une source de frictions dans les relations sino-libyennes, les officiels turcs font volontiers état de leur intérêt pour l’Afrique et de leur souhait de coopérer avec la Libye sur le continent, évoquant la convergence des approches des deux pays en matière d’investissement.

 

Contexte politique

Jusqu’au 17 février, la « journée de la colère » en Libye, le pays connaissait une stabilité politique relativement forte. Il s’apprêtait à célébrer, le 1er septembre 2011, le 42e anniversaire de la « révolution d’al-Fatah » (la « conquête »), le coup d’État qui a porté au pouvoir Mouammar Kadhafi, le plus ancien chef d’État en exercice au monde, et qui a conduit à la fondation du système politique de la Jamahiriya. En tant que « leader de la révolution », le colonel Kadhafi a toujours gardé une très forte emprise sur le pouvoir, tout en affectant de se tenir à l’écart des péripéties politiques quotidiennes. Cette situation a été totalement bouleversée par les mouvements populaires et le changement intervenus en Tunisie et en Égypte, sources d’inspiration pour la population libyenne. À la suite de l’effondrement des régimes des présidents Ben Ali et Moubarak, les autorités ont essayé d’en amortir l’impact en augmentant les subventions publiques, en facilitant l’accès au crédit et en tentant de négocier avec les insurgés de l’est du pays.

Une manifestation de grande ampleur a été organisée le 17 février, date du cinquième anniversaire d’un soulèvement contre le gouvernement au cours duquel 18 personnes avaient perdu la vie et des centaines d’autres avaient été blessées.

La brutale répression engagée par les forces de l’ordre a enclenché une spirale de violence qui a fini par dégénérer en conflit armé. Depuis, le pays est coupé en deux, les troupes de Kadhafi tenant Tripoli et la quasi-totalité de l’ouest du territoire alors que l’est est passé aux mains du CNT, installé à Benghazi. Les forces loyalistes ayant repris un certain nombre de villes côtières dans l’est, une résolution des Nations Unies en date du 18 mars a autorisé les États membres à établir et faire respecter une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye et à prendre « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les civils sans pour autant intervenir au sol. Il aura fallu de longues discussions pour aboutir à ce résultat et l’échec d’une tentative précédente dans l’enceinte du G8. Une opération conjointe pour faire respecter cette zone d’exclusion a été lancée immédiatement après l’adoption de cette résolution, dont le commandement a été confié à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan). Des pays non membres de l’Otan, comme la Jordanie, l’Arabie saoudite et le Qatar, ont soutenu l’opération et proposé une aide militaire et logistique. Parallèlement, le gouvernement de Kadhafi a été affaibli par la défection spontanée de plusieurs diplomates et hauts responsables.

Les événements de février ont surgi à un moment où la Libye poursuivait ses efforts pour réintégrer la communauté internationale et renforcer sa présence diplomatique. Après avoir occupé pendant deux ans un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies, la Libye obtenait en 2010 un siège à la commission des droits de l’homme de l’ONU. La même année, elle a accueilli deux sommets de la Ligue arabe, le deuxième sommet arabo-africain et le sommet Afrique-UE.

Les relations entre l’UE et la Libye se sont dégradées début 2010 avec le refus temporaire de la Libye d’accorder des visas aux ressortissants de l’espace Schengen. Elle réagissait ainsi contre une liste noire dressée par la Suisse à l’encontre de plusieurs officiels libyens. Les relations avec les Européens se sont renouées plus tard avec la signature par l’UE d’un accord sur le contrôle de l’immigration accompagné d’une subvention de 60 millions d’euros, et par la poursuite de négociations sur un accord-cadre plus général Libye-UE. Cet accord devait formaliser la coopération et préparer un accord de libre-échange.

Jusqu’au soulèvement de février, la Libye prêtait une grande attention à l’intégration africaine, se posant en leader de l’Union africaine (UA) et de la Cen-Sad. Le pays a injecté dans le continent des milliards de dollars d’investissement et d’aide au développement par le biais de fonds souverains et d’organismes libyens spécifiques.

Le sommet Afrique-UE de 2010, suivi par des chefs d’État et des représentants de plus de 80 pays, a souligné les ambitions libyennes à servir de passerelle entre la rive Sud de la Méditerranée et l’ensemble du continent africain.

La reconnaissance internationale du pays s’est accompagnée de réformes intérieures significatives, mais sans aucune ouverture politique parallèle. La libération de plus de 200 militants islamiques emprisonnés avait néanmoins été saluée par les militants des droits de l’homme, indiquant que la perception d’une menace islamiste radicale s’estompait dans le pays. Comme condition préalable à leur libération, les chefs du Groupe islamiste combattant en Libye (GICL) avaient signé un manifeste de 600 pages renonçant à l’usage de la violence dans le jihad.

En 2009 et 2010, la fondation Kadhafi, un organisme d’aide au développement créé par Saïf al-Islam, avait publié son propre rapport sur les droits de l’homme. Les deux éditions critiquaient ouvertement le comportement des autorités dans plusieurs domaines, notamment la détention et le traitement réservé aux prisonniers politiques. La fondation déplorait également l’ingérence du pouvoir dans les organisations syndicales. Bien que les associations de travailleurs et les corporations professionnelles n’aient pas le droit de manifestation, des groupes comme l’Association des avocats de Benghazi ou l’Union des journalistes se sont montrés actifs.

Mais le contrôle gouvernemental sur la presse s’est resserré en 2010 quand le groupe Al Ghad, propriété de Saïf al-Islam, a subi de très fortes pressions politiques. Oea et Quryna, deux revues semi-indépendantes du groupe, ont dû mettre la clé sous la porte en janvier 2010. Oea a repris son activité en juillet pour être à nouveau fermée en novembre. Toujours en novembre, 22 journalistes d’Al Ghad ont été arrêtés, avant d’être relâchés quelques jours plus tard. Tous travaillaient à Libya Press, l’agence de presse d’Al Ghad, qui allait être à son tour fermée le 7 décembre 2010, officiellement pour des raisons de sécurité. Cet épisode a été interprété comme une lutte entre les cercles conservateurs et réformistes du pouvoir. On peut aussi y voir un prélude aux tentatives plus dures de répression début 2011, qui n’ont pour autant pas réussi à empêcher le soulèvement.

 

Contexte social et développement des ressources humaines

Il est encore trop tôt pour évaluer le coût humain du conflit en Libye même si de premières estimations font état de milliers de morts. Le pays commence apparemment à manquer de vivres et de médicaments. Au moment où nous rédigeons ces lignes, la crise humanitaire semble s’aggraver dans la ville assiégée de Misrata et dans bon nombre de localités de l’ouest du pays. Le conflit a aussi des répercussions sur les pays voisins, où plus de 530 000 personnes s’étaient réfugiées à la mi-avril, dont plus de 250 000 ont transité par le seul poste de Ras Jadir, à la frontière avec la Tunisie.

À la veille des événements, la Libye se flattait d’occuper la première place en Afrique au classement de l’IDH des Nations Unies, soit la 53e place mondiale. L’IDH prend en compte plusieurs paramètres dans son calcul, tels le taux d’alphabétisme, l’espérance de vie et le PIB par habitant. Le ralentissement de l’économie en 2009 a eu peu d’impact sur le taux de pauvreté ou le chômage. Les citoyens libyens bénéficient d’un système très complet de sécurité sociale. Les responsables libyens ne considèrent donc pas la réduction de la pauvreté absolue comme une priorité et, selon l’édition 2009 du rapport des Nations Unies, la Libye est en bonne position pour réaliser les huit OMD à l’horizon 2015.

L’État dispense gratuitement l’éducation et les soins de santé à tous les citoyens. Selon les données de l’ONU, le taux d’alphabétisation des adultes s’élevait à 88.4 % en 2007 et les taux bruts de scolarisation dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur sur la période 2001-09 étaient de respectivement 110.3, 93.5 et 55.7 %. Néanmoins, les autorités s’attachent à améliorer la qualité de l’enseignement et à faire coïncider les programmes avec les besoins de l’économie. Le chômage, notamment des jeunes, est l’un des principaux problèmes. Les statistiques officielles estiment le taux de chômage de la population active à 13.5 %, mais d’autres estimations le situent entre 25 et 30 %. La Libye a une population très jeune : selon le recensement de 2006, près du tiers de la population a moins de 15 ans. Le problème du chômage des jeunes est une bombe à retardement pour les décideurs.

Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la Libye a dépensé 270 USD par habitant pour la santé en 2006, soit 2.9 % du PIB, un chiffre supérieur à la moyenne de la région mais relativement faible comparé aux pays avec un revenu similaire à celui de la Libye. Beaucoup de Libyens doivent aller à l’étranger pour se faire soigner, en payant souvent le prix fort. L’espérance de vie n’en a pas moins été repoussée à 74.5 ans selon les données onusiennes (2010). La prévalence du VIH/sida est généralement considérée comme faible comparée aux moyennes régionales, mais l’épidémie touche à l’évidence les groupes à risque élevé. Une étude du Centre national des maladies contagieuses remontant à 2004 a par exemple relevé un taux de prévalence de 18 % dans les prisons.

L’immigration clandestine pose un problème très difficile à la Libye, car le pays est à la fois l’un des principaux points de passage des émigrants et une destination de plus en plus prisée pour elle même. Les autorités estiment à environ 3 millions le nombre d’immigrés clandestins en Libye, pour une population de 6.4 millions de personnes. L’Office des migrations internationales (OMI) avance pour sa part le chiffre de 1.5 million. Les clandestins constituent l’un des groupes les plus pauvres, les plus marginalisés et les plus vulnérables de la société libyenne, notamment parce que nombre d’entre eux n’ont pas accès aux services publics. La situation a attiré l’attention des responsables aussi bien libyens qu’internationaux. Depuis 2009, des patrouilles conjointes italo-libyennes ont permis de réduire le nombre de personnes prêtes à risquer la traversée vers l’Europe. En octobre 2010, la Commission européenne s’est engagée à hauteur de 80.3 millions USD pour la période 2011-13 pour aider à lutter contre l’immigration clandestine. Avec le conflit, de nouvelles vagues de populations déplacées fuyant la guerre sont venues s’ajouter aux flux de ces migrants, déclenchant un vif débat, en particulier en Europe.

La Libye subit depuis plusieurs années des pressions de plus en plus fortes pour réformer sa pratique d’internement des migrants illégaux et signer la Convention de Genève sur les droits et le statut des réfugiés. La décision de la Libye, en 2010, de fermer provisoirement l’agence du Haut commissariat pour les réfugiés des Nations Unies (HCR) a provoqué une nouvelle controverse. La loi 19 a été adoptée en 2010 pour garantir un examen par la justice de tous les dossiers portant sur des immigrés clandestins. Le texte a aussi durci les peines pour les passeurs et les employeurs de clandestins, en facilitant parallèlement les procédures de régularisation. L’OMI a observé que plusieurs procès de passeurs se sont déroulés depuis cette loi. Les centres de détention ont été vidés et fermés en juillet 2010, mais l’OMI a signalé qu’ils se remplissaient à nouveau à la fin de l’année dans le cadre de la lutte contre l’immigration.

Les femmes libyennes peuvent sans trop d’obstacles juridiques participer à la vie économique et sociale, mais de sévères préjugés les découragent dans les faits de s’engager dans l’activité économique du pays. Le taux d’inscription des femmes dans l’enseignement supérieur dépasse aujourd’hui celui des hommes, mais sans conséquence sur le marché du travail. Selon des données de l’ONU de 2007, environ 32 % des femmes occupent en emploi salarié, mais leurs rémunérations sont nettement plus basses que celles des hommes. En juillet 2010, la pression de plusieurs organisations de la société civile a conduit à une révision du cadre législatif. Les nouvelles lois autorisent les femmes mariées à un non-Libyen à transmettre leur nationalité à leurs enfants, ce qui a été considéré comme un triomphe des militants des droits des femmes. Cela facilitera en effet l’accès de ces enfants au système libyen de protection sociale, ainsi que les mariages avec des étrangers.

La Libye est confrontée à de nombreux défis environnementaux. La croissance démographique, l’amélioration du niveau de vie et l’expansion de l’industrie pèsent sur les ressources naturelles. Selon le Rapport 2009 du développement humain dans le monde arabe, près de 90 % du territoire libyen est en voie de désertification. La Libye est signataire de nombreuses conventions internationales sur l’environnement, mais il lui faut renforcer sa propre action. La poursuite des subventions de l’eau, des carburants et de l’électricité encourage à une surconsommation des ressources épuisables du pays.

 

Carte du pays

Grande carte de pays